S’asseoir, dans un bar ou une petite salle et écouter les musiciens. Dans la pénombre, des spectateurs tapotent le rythme avec deux doigts sur leur table, ou le marquent
sans s’en
rendre compte avec le pied, avec le corps. « La musique est un cri qui vient de quelque part », un rapport charnel avec le monde, et c’est pourquoi, sans doute, elle passe les
siècles des siècles avec juste sept notes entières et quelques demi-tons, quarts de ton ou comas pour nous émouvoir et consoler des temps gris.
Jazz, rock, chanson, classique, pop… selon les moments et selon les artistes, tout est bon à écouter. « On a tous dans le cœur un refrain... » et les artistes, parfois odieux, mesquins, stupides, égoïstes dans la vie se muent en jubilation, en émotion sur scène.
Spécial copinage si vous habitez la région parisienne :
tous les jeudis à 20h30 depuis plus d’un an, « l’Assoce Bolognaise », un groupe de fondus de
chanson dite « à texte » et qu’eux préfèrent appeler des chansons « à respirer », des chansons « faites à la main » se réunissent à la bonne franquette au MACAQ, 123
rue de Tocqueville, Paris 17è. C’est un local associatif, on y entre sans frapper, on s’assoit où on veut, c’est gratuit, et on écoute ces fondus. Tous professionnels par
ailleurs, mais qui ont gardé l’esprit amateur au sens étymologique : « qui aime ». Ils aiment chanter, ils aiment se donner en spectacle et se donnent véritablement.
Les « Jetés de l’encre » (http://www.lesjetesdelencre.com/ ) menés par Gilles dans un
style occitan/ slave/ hispanisant, je veux dire dans la démesure et le lyrisme,
Marc Havet- qui pousse le narcissisme jusqu’à s’être offert un bar « le Magique »,
dans le 14è, juste pour y faire ses spectacles- dans un style rebelle caustique, Jules Bourdeaux, digne successeur de Gaston Couté pour ceux qui connaissent. Et pour ceux qui ne connaissent
pas :
http://blogborygmes.free.fr/blog/index.php/2009/11/04/1256-gaston-coute
parlent d’amour, de rupture, des pauvres et des riches avec une gouaille très 19è (arrondissement et siècle). Les amateurs de Brassens, Ferré, Nougaro… apprécieront davantage que les fans de Lorie ou Michael Jackson, mais même ceux-là y trouveront leur compte, car l’ambiance est chaleureuse et les coups à boire pas chers : de 1 à 3 €.
Conscient du risque de compétition narcissique entre ces mâles artistes, Gilles s’arrange pour que chacun n’interprète pas plus de trois chansons d’affilée, et invite les musiciens et
chanteurs des deux sexes à se faire connaître pour faire un bout du spectacle. Scène ouverte, bar ouvert, on quitte la soirée vers 23h plutôt contents.
J’oubliais : pourquoi l’Assoce Bolognaise pour ces musiciens pas du tout italiens ? Parce qu’une des adhérentes de l’association cuisine des marmites de spaghettis bolognaise- délicieux- qu’elle sert pour quelques euros aux spectateurs affamés.
http://www.assocebolognaise.org/
Autre spécial copinage : c’est bientôt Noël, offrez un beau livre. Par exemple cette chose rare que sont les « Lettres à Maricou » d’Alexandre Vialatte, lettres
d’amour du fin écrivain auvergnat qui terminait chacune de ses chroniques dans « la Montagne » par « Et c’est ainsi qu’Allah est grand » sans aucune prétention
islamique. Vialatte, donc, gloire de l’Auvergne dont les frontières dépassent celles de la planète, est amoureux de Maricou, le lui écrit, lui envoie des cartes postales, déploie ses plumes
vertes et dorées pour la séduire. En vain. Ce qui nous vaut une fine analyse des lettres d’un amoureux déçu par Pierre Jourde, analyse ô combien universelle pour tous ceux et
celles qui un jour ont aimé en vain. Ce livre sur beau papier bouffant est édité au Signe de la Licorne. Une maison fondée il y a quelques années par un de mes camarades de faculté de droit dont
l’humour pince-sans-rire m’a toujours réjouie. Nous sommes toujours restés en contact et il me tient au courant de
ses insolites choix littéraires et politiques. Il a gardé dans ses austères fonctions administratives actuelles le sens de l’humour glacé et sophistiqué d’un Gotlib de la belle
époque.
A onze ans, Jacques Lacarrière étudiait le Grec et le Latin. Un jour, il entendit sa mère dire : « Il fait ses Humanités » et fut stupéfait de ce mot inattendu,
puis indigné quand quelqu’un lui apprit que Grec et Latin s’appelaient des langues mortes alors qu’il les trouvait si belles, si vivantes.
Devenu adulte, il consacra sa vie à la Grèce qu’il a parcourue, souvent
à pied, pendant plus de vingt ans. Qui a lu « l’Eté grec » que je vous recommande chaudement, retrouve dans les descriptions de chaque sensation, détail, chaleur, personnage… le pas lent des
marcheurs, apte à
capter l’étincelle de vie dans un caillou.
Revenant de Grèce et écoeurée par les nouvelles si bassement matérialistes du monde,
je me suis plongée avec délices dans le Dictionnaire amoureux de la Grèce » du même Jacques Lacarrière. En m’offrant des détours, des sauts de puces entre les définitions, des arrêts sur mots,
comme on dit « arrêt sur image », Aphrodite, Eros, Hippocrate, Icare antiques
mais si modernes…
Dès l’Antiquité Hippocrate avait deviné l’influence de l’environnement sur la
santé, et celle du psychisme sur le physique. Des lieux : le mont Athos, Olympie, Cythère, Ithaque, l’Atlantide, qui aussitôt réveillent des souvenirs de livres, de tableaux, d’îles réelles ou
rêvées… L’impression fascinante d’avoir une histoire commune avec l’histoire et la mythologie grecques.
Des plantes : l’olivier, la myrte et l’hélichryse aux parfums exacerbés par le
soleil, les amandes dont le nom amygdalata a donné amygdales, parce que ces petites glandes ont une forme d’amande. Et puis dans ce dictionnaire, il y a les poètes et écrivains, nombreux,
contemporains ou plus anciens, Georges Seferis (prix Nobel), Taksis Kostas, Patrikios Titos, Vassilikos Vassilis, dont Jacques Lacarrière nous fait découvrir des textes
traduits aussi heureusement que possible. Il explique d’ailleurs les affres de la
traduction… Poèmes pétris de culture, de révolte, de lyrisme, de sensualité, de rêve. De tout ce qui au fond rend humain, comme l’on dit « à taille humaine » d’une ville ou d’une entreprise où il
fait bon vivre. L’humanité, à retrouver.
A Serifos, le camping face à la plage est fermé, fin de saison…Mais ouvert : portail non verrouillé. Un couple d’allemands et leur gamin y ont planté leur tente, ils passent
A Koufounissia,
A Paros,
Au-delà de ses difficultés économiques, la Grèce reste magique. A cause, ou grâce à cette façon de vivre simplement, de cultiver les liens sociaux et l‘hospitalité, de trouver un équilibre
subtil entre le légalisme pointilleux de certains pays et le laisser-aller bordélique d’autres. Les lois y sont les mêmes qu’ailleurs,
« Homme libre, toujours tu chériras la mer » écrivit Baudelaire,
tandis que Hippocrate, père de la médecine, prétendait que pour rester en bonne santé, un homme ne devait pas avoir plus de trois pas à faire pour voir la
Car du côté des politiques, les leurs
1.
« Tu en as rêvé, tu l’as fait ! »
8.
11. Quand je marche sur la plage et regarde mes orteils pousser l’eau et laisser leur empreinte sur le sable mouillé
16. A Serifos encore, après des semaines de salade grecque et tzatziki, quand un français m’a conviée à bord de son voilier pour partager avec ses 7
copains des œufs en meurette et du vin de Bourgogne.
24.Quand je sens une odeur de figuier ou d’hélichryse italienne.
Léonidas était un modeste dessinateur industriel. Lui et sa compagne Mariette coulaient des jours heureux dans une maison claire entourée d’un jardin
dans lequel Mariette avait aménagé un carré de potager. Elle y cultivait avec amour et sans pesticides de délicieuses salades qu’elle cueillait à la fraîche, effeuillait et rinçait
rapidement sous le robinet. Blotties dans un panier à salade métallique fermé par deux poignées souples, les feuilles de salade étaient essorées au jardin. Les pieds légèrement
écartés, bien campée sur la pelouse,
Mariette, d’un geste auguste et néanmoins
gracieux, balançait d’avant en arrière puis d’arrière en avant le panier à salade qui n’avait alors nulle connotation policière, faisant ainsi bénéficier son gazon d’un mini arrosage et ses
épaules d’un exercice régulier qui leur donnait une fermeté et un arrondi- sans parler d’un léger hâle en été- propre à susciter la gourmandise vespérale de Léonidas. Elle en profitait pour
échanger quelques mots avec la voisine qui se livrait au même vivifiant exercice. Le panier à salade favorisait la santé des femmes et des pelouses ainsi que de saines relations de voisinage, que
demande le peuple ?
les objets de la société future.
Séduit, le patron fit fabriquer une série test de l’objet, vendu avec l’argumentaire suivant: « Avec l’essoreuse Mariette- l’inventeur avait
amoureusement dédié sa trouvaille à son amoureuse- plus besoin de jardin ni de balcon. » En quelques mois, le marché des « Mariette » explosa, et parallèlement se produisit une
croissance rapide du marché immobilier citadin. Interrogés sur ce phénomène d’exode rural et de modification de leurs goûts urbanistiques, les acquéreurs furent unanimes : « Avec
une « Mariette », plus besoin de jardin ni de balcon. »
On supprima donc les jardins au profit d’espaces verts sur lesquels il était interdit de marcher et de s’asseoir, et les balcons aussi, en raison des risques
de chutes inhérents aux immeubles de grande hauteur. Quelques années plus tard, le verrouillage des fenêtres devint obligatoire, ainsi que les portes blindées qui permettaient à chacun d’être
« tranquille chez soi ».








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