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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 14:24

Mon voisin est schizophrène. Comme 1% de la population en France et dans le monde.
 Ce chiffre est stable depuis des décennies. Cela fait 650 000 personnes comme lui en France. Je l’ai rencontré il y a une dizaine d’années à un vide grenier, il m’avait gardé mon stand pendant que j’allais prendre un café au bistrot d’à côté. J’ai compris qu’il était malade à cause de son regard qui dérape parfois sous l’effet des neuroleptiques et de sa diction lente et appliquée, à la limite de la patate chaude dans la bouche quand il vient de recevoir son injection. Depuis 30 ans en effet, il est régulé par un traitement, ce qui ne l’a pas empêché de faire plusieurs séjours en HP lors de décompensations.

Je connais sa sœur, son frère, ses amis. Car ce garçon a l’immense privilège de n’avoir pas été abandonné aux seules institutions spécialisés, aux experts psy et aux préfets qui vont bientôt décider de la sortie ou non d’un malade, si vous voyez ce que je veux dire… Il est entouré d’un réseau d’amitiés qui lui permettent de vivre en ville. Il a travaillé pendant 20 ans, a cessé après deux crises et séjours en HP où il a régressé. Il veut à nouveau travailler, dans un CAT. Vouloir est un grand mot. Il veut, mais a du mal à concrétiser. Comme tous les malades, mentaux ou pas, il souffre de sa maladie et en profite aussi : on s’occupe de lui. Au risque de l’infantiliser. Alors, j’ai appris à ne pas céder à la compassion ni à la culpabilité. Quand il s’ennuie, il téléphone à tous les gens qu’il connaît. S’il ne me trouve pas au bout du fil, il ricane : « T’es encore en vacances ? » Je l’ai engueulé : « Peux-tu te souvenir une seconde que je bosse ? ». Je lui ai interdit de sonner chez moi sans prévenir.  J’ai exigé qu’il me rende les quelques sous qu’il m’avait empruntés un jour. 

Comment aimer lorsqu'on est psychotique?






J’ai compris qu’il était malade par sa capacité à être à côté de la plaque, à raconter des horreurs à voix haute ou à rire quand on lui annonce une mauvaise nouvelle. De temps à autre, je lui offre un verre au bistrot : on discute de politique, de sa
famille, de ce qu’il aimerait faire, de ses problèmes d’amour ou plutôt d’absence d’amour. Comme il sait que j’ai écrit des textes érotiques, il me parle de sexualité, et je l’ai parfois recadré…

Un jour, il m’a dit cette phrase poignante : « Tu sais, je te raconte ce que je ressens, mais je ne sais pas si je le sens vraiment ou si je le sens à travers l’écran des médicaments. Ca fait 30 ans que je ne sais pas comment sentent les gens normaux. »  J’ai eu envie de creuser cela en le faisant parler de ce qu’il y a dans sa tête avant, pendant, après. Car un schizophrène traverse des strates mentales tout à fait normales, puis des gouffres d’angoisse, puis des remontées glauques ou baveuses après une crise. De nos entretiens, j’ai fait un texte, de ce texte, ma fille a réalisé un court-métrage magnifique, qu’il a aimé. Ne serait-ce que parce qu’il a découvert à cette occasion que je ne lui parlais pas par pitié ou compassion mais parce que ce qu’il est m’intéresse.


L’autre jour, il avait envie de se promener, il faisait un froid de gueux. Je lui ai proposé de venir au marché avec moi, puis nous sommes passés chez lui manger une tartine et boire une bière. Normal, quoi.  Sa
famille a la même attitude : elle s’occupe de lui mais le rabroue, lui demande d’assumer certaines tâches, le vanne quand il est pénible. Ce jour de marché, il a murmuré qu’il était content de me voir, je lui ai répondu que moi aussi. Il a hésité… « Tu sais, je ne suis pas un schizo violent, je n’ai jamais été violent. »

J’ai compris qu’il était profondément blessé par tout ce qu’on raconte sur sa maladie depuis les deux meurtres commis par des malades en crise. Drames horribles, qui font hélas partie de l’impondérable, comme la cheminée qui tombe sur la tête d’un passant et le tue un soir d’orage. Le passant s’est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, mais va-t-on pour autant faire une loi sur les cheminées et interdire les orages ? (quoique, avec ce Nicolas, on peut s’attendre à tout).

On ne peut pas prévoir si un malade va décompenser ou non. En revanche  un de mes amis éducateur chez les « neuneus », comme il les appelle pour les vanner et sans aucun mépris, roi du politiquement incorrect que les malades adorent, en revanche donc, les malades stabilisés ont besoin d’un cadre rassurant et aussi près que possible de la vie normale. Dans une atmosphère d’incertitude et de peurs distillées quotidiennement, ils sont plus sujets à péter les plombs.
Ca mériterait une réflexion de fond : admettre que les 650 000 schizophrènes existent (plus environ un million d’autres psychotiques) mais les intégrer dans la ville, avec des éducateurs et des soignants reliés à eux, prêts à désamorcer leurs angoisses et à réagir dès qu’une crise s’amorce. N’interner que les malades mentaux dont la dangerosité est avérée. Ne serait-ce pas plus efficace pour eux et pour la sécurité publique que de les enfermer au cas où… alors que des drames comme ceux qui ont eu lieu représentent moins d’un cas sur 100 000 ? Va-t-on les enfermer alors qu’on sait qu’en HP les malades ont tendance à régresser quand ils se trouvent au contact de cas plus graves qu’eux, et que de toutes façons, vue la pénurie de personnel et de locaux, ils seront livrés à leurs cauchemars dans une solitude encore plus angoissante, ou alors, c’est le risque, ligotés dans des c
amisoles chimiques qui nient leur potentiel d’humanité ?

 


Toutes les photos sont extraites du court-métrage: "Schizophrénie en trois temps" réalisé par Lauranne Simpère.
 

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Published by Françoise Simpère - dans Humeur
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commentaires

françoise 14/12/2008 17:20

à lunairia: oui, un psy a fait remarquer que les maris trompés, sans antécédent psy, tuent beaucoup plus que les schizophrènes . Le travail aussi: sept à huit morts par jour en accident du travail.à Sam: j'ai un peu fait le ménage dans vos commentaires, en commençant par les plus anciens. Essayez de faire plus court, SVP.à Reynald: autrefois les chansonniers étaient un peu des bouffons du Roi, aujourd'hui ce sont les Guignols de l'Info, mais ce n'est pas pareil que le bouffon qui allait parler directement au Roi et lui dire son fait.à tous: ce billet sur la folie vous a visiblement touché et j'en suis ravie, car les problèmes de santé mentale sont devenus à Paris le 1er motif d'appel aux urgences. Là, ce ne sont plus seulement les psychoses, mais les dépressifs, les alcooliques délirants, les gens qui pètent les plombs sans être psychotiques...

S@m 12/12/2008 03:42

Je me suis mal exprimé.Je trouve excellente l'attitude africaine, mis à part le fait qu'elle ne cherche pas de possibilités d'amélioration, ce qui n'enlèvre rien au fait que la personne soit acceptée comme tel.Pour sa part, la psychologie cherche des possibilités d'amélioration, mais se centre beaucoup trop à mon avis sur la personne physique ou psychique au risque de l'exclure. Pour ce qui est le point de vue psychiatrique, le fait que les traitements "médicamenteux" ont du succès - davantage que la psychanalyse - laisse souvent entendre que les causes peuvent se rapporter à un déséquilibre chimique, ce qui est court, voire trop court comme raisonnement. De fait, à l'époque des électrochocs, c'était un problème électrique. Bref, non seulement il y a une confusion de causes - les causes des traitements qui font de l'effet avec les causes de la schizophrénie - mais, surtout, ces traitements ne guérissent pas.Prenez une personne agitée par des douleurs physiques intenses, lui donner de la morphine ne fera que la soulager de ses douleurs et calmer dans le même temps son agitation, mais cela ne soignera pas la cause de la douleur. C'est d'ailleurs pour cela que la morphine appartient à la catégorie des anti-douleurs. Etant formé à l'épistémologie, j'aurais tendance à dire que les traitements médicamenteux en psychiâtrie ne sont pas différents d'anti-douleurs pour des personnes agitées par des douleurs psychiques, avec ceci de différent qu'il s'agit de drogues puissantes pouvant ajouter un phénomène de dépendance pour le moins douloureux en cas d'arrêt de traitement. D'autre part, une fois que ces traitements dits médicamenteux sont arrêtés, l'agitation propre à la douleur psychique revient comme lorsqu'une simple aspirine a cessé de faire son effet. Ils ne s'agit donc pas à proprement parler de médicaments et la psychiâtrie soulage davantage ses patients qu'elle ne les guérit. Quant aux électrochocs, cela a tendance a rappeler la méthode qui consiste par masquer une douleur par une autre à la faveur de la montée d'adrénaline que la douleur provoque avec ceci de plus que le patient se retrouvait physiquement et psychiquement épuisé, soit dans l'incapacité de s'agiter. Les scientifiques reconnaissent que le Sida ne se soigne pas, mais qu'ils peuvent seulement maîtriser la progression de la maladie. Et les psychiâtres qui ont un minimum de sens scientifique reconnaissent qu'ils ne savent pas guérir leurs patients, mais tout au plus les soulager. Du reste, les causes d'une "maladie" telle que la schizophrénie sont beaucoup moins bien connue que celle du Sida que pour pouvoir en parler comme d'une maladie. Mais là, je m'avance, reste que la psychiâtrie comme la neurobiologie réduit beaucoup trop souvent la dimension affective des personnes au rôle des facteurs biochimiques que les neurobiologistes ont identifiés dans la manifestation cérébrale des émotions - par exemple, une femme ou un homme plaît, ce sont les hormones. A les suivre, dans 50 ans, vous vous baladez avec un hormonomètre et dès que votre hormonomètre s'avère compatible avec un(e) passant(e), déchargez vous de vos pulsions sexuelles. En attendant, la pertience de mon avis n'est que très relative dès lors que je n'ai jamais été confronté à une personne schizophrène ou autre, voire que je ne me suis jamais rendu compte d'une telle confrontation. Je suis d'autant plus ignorant de l'effet que cela peut faire d'y être quotidiennement et directement confronté. Je remarque simplement des incohérence dans le traitement de la question, des possibilités systématiquement écartées qui laissent présager des préjugés sociaux. Pour nombre d'affections physiques graves (SIDA, Cancer, Polyo, Lèpre, Handicap, etc.), il y a des événement visant à susciter une mobilisation sociale, mais pas pour les affections psychiques graves exceptions faites de celles reconnues comme un handicap. Combien d'événements en vue de mobiliser la société et mobiliser le public à toutes les gammes de psychoses, de la névrose, en passant par la maniaco-dépression jusqu'à la schizophrénie ?!? Bernique !Désolé ou encore, merci à chacun pour cet échange.

reynald 10/12/2008 17:03

A Bertrand, tu confirmes ce que j'ai écris, c'est après avoir vu et ressenti une autre vie possible que la douleur psychique s'installe.Dans la société actuelle, les boucs émissaires ne sont pas les fous, ce sont ceux qui ne bêlent pas au diapason de la finance, donc du gouv.Les "fous" (tous ceux qui ne correspondent pas au standards) sont parqués, ignorés, oubliés. Le blabla officiel pour intégrer les enfants "particuliers" (autistes, trisomiques, etc.), c'est de la foutaise, comment s'occuper de ces enfants lorsque l'effectif des classes a passé de 17 à 30 élèves en 4 ans? Dans ton commentaire 29, tu fais un drôle d'amalgamme entre les personnes normales qui suivent cette société qui va à fond la caisse et les "neurodéficients" qui les regardent passer. J'ai comme l'impression qu'il y a là une confusion de valeurs...La tribu africaine n'était là que pour l'exemple. Pour démontrer qu'il n'y a pas une fatalité de la douleur morale avec les déréglements psychiques. Dans les campagnes françaises, il y avait le Brezon, l'idiot du village.A Sam, je peine un peu à comprendre ton point de vue sur les traitements par molécules chimiques pour les malades psychiques.Les psychanalystes (Jung) ne prescrivent pas de médicaments, seulement les psychiatres (Freud). Or l'école freudienne est de plus en plus contestée pour son manque de résultat.L'éthymologie du mot schyzophrénie, c'est l'esprit coupé en deux.Nous sommes bien là dans l'absurdité de la camisole chimique, les électrochocs et le reste...A bertrand, le fou du roi: Il faut remettre les choses en place.Le roi avait un Bouffon. Personnage destiné à caricaturer les décisions du roi pour en montrer l'absurdité ou les danger. Il avait aussi un autre rôle qui le rendait intouchable, même pour le roi, parce que çà servait ses intérêts ( au roi). parce qu'il était dans une position de pouvoir dire et faire n'importe quoi, il servait d'exutoire à la colère du peuple et des petits seigneurs.De dire son fait à un souverain, il faut être fou... Le Bouffon est donc devenu le fou du roi. Donc rien à voir avec les déréglements psychiques.De nos jours, il y a pléthore de ministres et de conseillers, mais pas de Bouffon, étonnez-vous que la France va mal...amitiésreynald.

S@m 10/12/2008 16:26

Sinon, effectivement, c'est dommage de condamner l'irrationnalité alors que s'y confronter est l'expérience d'une autre manière de raisonner. Voilà une liste de schizophrènes célèbres - selon WikiPédia, ce qui veut dire que cela vaut ce que cela vaut - qui pose pas mal de questions, dont celle de savoir si la schizophrénie n'est pas en partie le fait du rejet d'une autre manière de raisonner.
Les diagnostics rétrospectifs sont pour le moins sujets à caution, cette liste en dehors des contemporains du XXe siècle tardif est sujette à caution. Ainsi, le diagnostic est l'objet de débats concernant Van Gogh, et il va de soi que pour ses illustres et plus anciens colistiers il convient de considérer les choses avec une grande réserve.

John Forbes Nash Jr, grand mathématicien, prix Nobel de science économique [37];
Syd Barrett, fondateur du groupe de rock psychédélique Pink Floyd, dont la schizoprénie a été accentuée par la consommation de LSD à la fin des années 1960.[38]
Vincent van Gogh, peintre et dessinateur hollandais de la deuxième moitié du XIXe siècle, voir les Lettres à son frère Théo, même si ce diagnostic a souvent été contesté[39].
Bobby Fischer, champion du Monde d'Echecs 1972[40].
Robert Schumann, compositeur allemand de la période du Romantisme[41].
Hugo Wolf, compositeur austro-slovène[41].
Roberto Succo, tueur en série[42]
Zelda Sayre Fitzgerald, peintre et écrivaine américaine, mariée à Francis Scott Fitzgerald. Sa maladie inspira à son mari le personnage de Nicole Diver dans Tendre est la nuit[43].
Antonin Artaud, Poète, romancier, acteur, dessinateur, dramaturge et théoricien français du théâtre.

La manière dominante de raisonner fonctionne sur les principes logiques d'identité, de non-contradiction et de tiers-exclus de la logique d'Aristote qui n'a jamais prétendu que ce soit la seule manière de raisonner, mais ce n'en est pas moins la forme logique du raisonnement qui s'est imposée. D'autres formes logiques de raisonnement ont vu le jour ces deux derniers siècles et juste pour donner une idée de la différence que cela peut faire, les relations amoureuses exclusives s'accomodent très bien de la logique binaire, particulièrement du principe du tiers-exclus tout au contraire des relations non-exclusives.Exemple type d'autre approche logique, Alfred Korzybski - Wikipédia, dont son contrepied vis-à-vis de la logique aristotélicienne inspirera à Van Voght, l'ossature de son roman, Le Monde des Ā - Wikipédia - sous-entendu, les non aristotéliciens. Par ailleurs, Lesniewski a montré qu'il était possible de construire des systèmes logiques sans recourir au principe du tiers-exclus, mais je m'arrêterai là pour me contenter de faire remarquer que tout procédé poétique défie les formes logiques reconnues comme rationnelles dans le sens commun. La forme poétique même semble aller à l'encontre de la logique du sens commun dès lors que toute poésie trop proche du sens commun perd tout caractère poétique. La logique poétique est de l'ordre du ressentir, du ressentir subjectif, non de la perception objective du monde. Françoise, désolé pour ces longueurs.

bertrand 10/12/2008 08:30

est ce qu'on a pas fait du fou, un bouc émissaire de la société, déjàau moyen -âge la tradition du carnaval, était un excutoire qui permettait de renverser les valeurs, maintenant le fou, c'est un peu l'excutoire de tout le stress de notre société, car à côté de tous les malades, ils y a les personnes très saines, intelligentes et performantes , et à côté de ça, il y a tous ceux dont les gênes ne sont pas autop, et elles restent à la traîne d'une société qui va à fond la caisse!

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