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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 13:10

C’était en 2004, visite médicale du travail : « Bonjour, comment allez-vous ?  - Bien, et vous ? »  Le médecin, une femme cordiale à la belle voix de basse[1] s’étonna : « Vous allez bien ? C’est rare dans votre entreprise » et elle poursuivit, pensive : « Je ne comprends pas ce qui se passe dans ce groupe de presse. Vous avez un métier intéressant, des horaires corrects, des salaires de bon niveau, des avantages annexes (cadeaux, voyages, invitations) et pourtant je constate un taux anormalement élevé de troubles du sommeil, syndromes dépressifs, cancers, maux de tête... Vous avez une idée ? »

« Oui. Les salariés du groupe souffrent du manque de considération. Quand les ventes des magazines progressent et que la publicité rentre, la Direction trouve cela normal et nous n’en avons aucun remerciement, aucune gratification, aucun compliment. Mais au moindre signe de baisse de l’activité, c’est « tout le monde sur le pont et on cherche des coupables ».

Est-ce français, cette manie de pointer ce qui ne va pas plutôt que de s’appuyer sur ce qui va pour stimuler les gens ? Dès l’école- en tout cas quand j’y allais- les bulletins soulignaient en rouge les notes sous la moyenne, mais les très bonnes notes ne bénéficiaient d’aucun signe de reconnaissance. Les appréciations pointaient les faiblesses, pas les points forts.

Il y a quelques années, j’ai fait un reportage dans une école primaire publique qui accueillait des enfants autistes. Ils avaient un instituteur et un éducateur spécialisés, et étaient aussi pris en charge par des élèves volontaires pour être leurs tuteurs. Outre que les autistes avaient fait des progrès remarquables, on découvrit que les tuteurs, notamment ceux qui étaient en difficulté scolaire, travaillaient mieux eux aussi. Je demandai à l’un d’eux comment il l'expliquait. Avec un large sourire, il répondit : « Grâce aux autistes, je ne suis plus le plus con ! »  OK, la formulation est un peu abrupte, mais révélatrice. Tant qu’il se vivait comme un crétin, il ne bossait pas, s’en croyait incapable. En se sentant valorisé face aux autistes et parce qu’on lui avait fait confiance en lui en donnant la responsabilité, ses capacités s’en trouvaient stimulées.

Dans un ouvrage célèbre, Peters et Waterman montrent la primauté du renforcement positif. On constate que les entreprises les plus performantes renforcent chez leurs employés le sentiment d’être des gagnants plutôt que des perdants. Selon Peters et Waterman " les signes de reconnaissance positifs font plus que modeler le comportement, ils sont aussi un enseignement et mettent notre propre image en valeur ".

Hélas, à l’heure actuelle, je vois de plus en plus de jeunes diplômés, motivés, à qui on propose des jobs- ou des stages-  mal payés, voire pas payés du tout.  On les fait trimer jusqu’à plus soif au mépris du droit du travail que de plus en plus de chefs d’entreprise considèrent comme un carcan ou une aimable plaisanterie alors qu’il est un garde-fou face à la folie que donne le pouvoir sur l’autre. Sans lois, sans code du travail, on revient vite à l’esclavage, voir ce qui se passe dans certains pays…

Ces 25/30 ans appartiennent à une génération sage, qui voulait travailler, a fait des études et pour certains accumulé des diplômes à faire pâlir les CV de ceux qui les dirigent… Ils arrivent plein de bonne volonté et d’espoir- le travail est la clé de l’indépendance- et on leur promet un avenir gris ou noir, des conditions de boulot précaires, une situation plus mauvaise que leurs parents, fait unique dans notre histoire. On les manage par l’insécurité, le chantage, les petits boulots, l’autoritarisme, le manque de considération… Et comme l’élève dont je parlais, ils risquent d’intégrer ces humiliations et de se trouver minables, incapables, perdants, alors qu’une société a besoin de gens qui ont confiance en eux pour vivre et progresser. Ou alors ils se débrouilleront comme ils pourront, avec dans la bouche le goût amer des couleuvres qu’il faut avaler pour survivre. A moins qu'ils ne recourent à la violence, la révolte et non la révolution.

Dans certaines entreprises, des cadres septuagénaires accrochés à leurs postes et leurs privilèges ne supportent pas de devoir laisser leur place aux jeunes, tandis qu’ailleurs de jeunes retraités et pré-retraités qui profitent de leur temps libre parfois depuis l’âge de 57 ans applaudissent des deux mains à l’idée d’une retraite à 67 ans avec 43 ans ou plus de cotisations pour l’avoir à taux plein. Forcément, ils n’en souffriront pas. C’est tout de même incroyable, comme dirait notre président, que NS, qui n’a que 55 ans, passe son temps à mijoter des lois qui marginalisent et/ou dévalorisent  les jeunes, les considèrent a priori comme fainéants, racaille, assistés et j’en passe.  Il est vrai qu’il a été élu majoritairement par les 45/75 ans…

Quand des jeunes me disent « t’as de la chance, dans quelques années, tu pourras être en retraite », il me semble que c’est notre plus grand échec : avoir fait du travail non plus un instrument de liberté et d’épanouissement, mais une charge angoissante qui ne rime plus du tout avec progrès social.

 



[1] Cette femme avait fait un rapport à  la direction de l’entreprise, mis dans un placard au motif qu’il risquait de nuire au moral des salariés.

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Published by Françoise Simpère - dans CHANGER
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commentaires

françoise 13/09/2009 17:23

à Tony et Reynald: les ouvriers ont, à grande échelle et statistiquement, une espérance de vie inférieure à celle des "cols blancs". Peu importe la cuase, car Tony, si l'alcoolisme est fréquent chez eux, n'est-ce pas en raison de leurs conditions de travail? Lesmédecins disent volontiers que l'alcool estl'anxiolytique du pauvre. Quant à prendre soin de son corps... il faut en avoir le temps, et on rejoint votre point de vue Tony sur le burn out actuel hez les cadres et salariés du tertiaire. Ils étaient autrefois plus favorisés sur ces points- liberté, considération, temps libre- que les ouvriers. L'récart se resserre avec la mondialisation qui paupérise la classe dite moyenne partout dans le monde et fait qu'il y a désormais plus de très riches et beaucoup plus de pauvres. Mais où je rejoins Reynald à 100%, Tony, c'est quand il vous dit que vous vous trompez d'adversaire. Ce n'est pas l'ouvrier, même si sa retraite est supérieure au salaire de votre fille (la mienne, master de droit et trois maîtrises gagne 1600 euros par mois) qui est l'ennemi, ce slont ceux qui s'enrichissent sur le dos de tous ceux qui bossent dur, que la dureté soit manuelle ou intellectuelle, que la dépression s'exprime par infarctus, suicide ou alcoolisme. Et ces gens là, monsieur, comme dirait Jacques Brel, ils trichent en vous faisant crroire que la mondialisation est un phénomène naturel quasi biologique contre lequel vous ne pouvez rien.

reynald 13/09/2009 16:33

@ Tony,               J'ai aussi une petite série de casquettes sur la tête: J'ai subi l'amiante dans la réparation automobile (feins et embrayages). J'ai travaillé pas mal d'années sur les chantiers (monteur de grues) Dans l'industrie aussi comme concepteur et constructeur d'engins de levage. J'ai aussi eu la joie!! d'être patron, ou plus précisément indépendant, parce que sans personnel, par choix. Tout ce que tu nous dis sur la santé en général démontre qu'il est indispensable d'apprendre aux mômes la diététique et comment gérer sa santé, parce que ce n'est pas dans le manuel d'un four à dioxine que çà se trouve.... Toute fois, il ne faut pas négliger qu'un terrassier, qui travaille à la main, pioche et pelle 9 tonnes de terre et cailloux par jour, tous les jours. Un maçon, c'est aussi de l'ordre de 9-1O tonnes /jours. Et il y a là une usure de la charpente Chez les ouvriers, le Burn-out, çà s'appelle dépression ou alcoolisme, l'origine est la même. La pression patronale existe pour tous dans la même mesure, quelle que soit la pression de la concurrence, locale ou mondiale. Et les entreprises elles-mêmes subissent les pressions des boîtes plus grosses, des fonds de pension US et autres. Ce problème est le même que lorsqu'il s'agit de comparer les régimes de retraites. Pendant que les uns et les autres se déchirent, ceux qui tirent les ficelles se frottent les main de ne pas être dans la tourmente. Voilà, à l'origine, c'était juste pour dire que si un bateau coule, il est vain, pour les passagers des ponts supérieurs de dire que c'est la faute aux 3e classes. C'est peut être tout simplement que le capitaine est un incapable. Amitiés Reynald

Tony 13/09/2009 09:45

Reynald,En ce qui concerne ce retraité que j'ai croisé, je crains pour lui qu'il ne meurt pas de silicose mais des conséquences de son sur-poids frôlant l'obésité. Ce dont est mort mon père d'ailleurs, à 51 ans, d'un AVC, ouvrier puis patron. Ce dont est mort aussi mon beau-père, mineur de fond silicosé, d'une crise cardiaque. Ce dont a failli mourrir mon 1/2 frère, comercial puis patron, à 70 ans, les artères cardiaques bouchées, pontage maximal. Bref, si les ouvriers meurent plus jeunes, est-ce à cause de leur travail ou de leur tendance à ne pas prendre soin de leur corps ? Quand j'étais ado, je jouais à la pétanque avec des ouvriers retraités, et je voyais bien la différence entre ceux pour lesquels c'était le seul sport, avec boire, et celui qui faisait de la piscine tous les jours.Quant au travail en bureau, avec les isolations merdiques qui ont été installées et la ventilation mécanique, on y risque aussi la silicose. Et, ayant travaillé plus de 50h par semaine, toutes les semaines pendant 15 ans, je pense que la surcharge mentale est aussi usante que le travail manuel.Enfin, pour les salaires, la grande différence entre l'usine où travaillait ce retraité et les 3 exemples que j'ai donné, c'est la concurrence : dans l'Informatique, la concurrence est mondiale, et les salaires tirés (vers le bas) au maximum, parce que l'importation de produits informatiques est facile, alors que le transport de produits chimiques d'un continent à l'autre est très coûteux car dangereux. Et, en ce qui concerne ma boîte, elle n'enrichit personne parce qu'elle survit difficilement depuis 20 ans, mal gérée au début par des connard de patrons que des connards de politiciens ont mis à leur tête, et concurrencée aujourd'hui (pour les produits) par l'Amérique et (pour les services) par la France entière. Par contre, dans les Banques, les salaires et les avantages sont toujours aussi hauts pour les cadres... Je sais, j'aurais dû faire de l'informatique de gestion... mais le Cobol, c'était pas bandant !!Pour revenir au burn-out, c'est la cause de nombreux suicides, divorces, dépressions profondes, licenciements, chômage, etc. (voir ce qui se passe à France-Télécom). Ce n'est pas forcément plus agréable que l'usine. Mais on n'en parle pas... Pourtant, cela fait aussi des dégâts : je leur dois mes acouphènes, par exemple : plus de 10 ans après, ne pouvoir dormir, à cause d'une rechûte, que 4-5 heures par nuit pendant deux mois, est-ce négligeable ?Tony

reynald 12/09/2009 23:05

@ Tony,            il y a juste un petit problème statistique, l'espérance de vie d'un ouvrier d'usine ou de chantier est de 10 ans moindre qu'un  cadre ou un fonctionnaire. Et pour toucher une telle retraîte, il devait faire une sacrée merde de boulot. Retraîté maintenant, à 16 ans, lorsqu'il a commencé, il se tapait 44 ou 48  heures/semaine d'un boulot qui ne faisait pas qu'user les fonds de culottes sur un banc d'école. Entre un burn-out et la silicose, je ne choisirais pas la seconde...Pris en multipack, çà devient moins intéressant, non.Mais c'est un faux problème, le vrai, c'est que les actionnaires de sa boîte comme de la tienne se remplissent les poches de manière de plus en plus éhontée et que pendant que tu envies cet ouvrier, tu ne contestes pas le hold-up sur ton salaire que font tes patrons. Dommage.AmitiésReynald

Tony 12/09/2009 22:29

Juste un petit commentaire sur la variabilité des salaires par rapport aux retraites, et les injustices.L'autre jour, en vélo, au moment où je me reposais d'une belle montée, 2 retraités arrivent. Au bout d'un moment de discussion, le mari me dit que, niveau BAC, il était ouvrier dans l'usine chimique d'à-côté, et que, après une carrière d'ouvrier, maintenant, il touche ... 2500 euros net de retraite !Stupeur de ma part, dont la fille, 25 ans, diplomée d"une très grande Ecole d'ingénieur, touche aussi 2500 euros, pour 11h de travail quotidien, et dont un sous-traitant, ingénieur aussi, 8 ans d'expérience, expert Java, touche 2300 euros net... c'est-à-dire moins que l'ouvrier à la retraite.Faites des études !Quant à moi, à 3300 euros net, après plus de 25 ans d'expertise en Informatique, je toucherai sûrement moins, lors de ma retraite dans 15 ans, que cet ouvrier. Alors, me direz-vous, lui aura souffert de son métier dangereux, tandis que moi, dans un bureau... Oui, mais les burn-out et la dépression, ça s'attrape plus facilement dans un bureau que dans les usines... et ça fait très mal, merci.Tony

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