Il s’appelait Jacques et m’avait contactée pour me confier un portrait fleuve du maire de Paris qui s’appelait déjà Chirac. En déjeunant, nous avions parlé de mille choses. J’allais avoir 26 ans et redoutait plus que tout l’ennui : « Je ne veux pas de jours qui ne soient que des jours et que les heures me semblent des heures » lui dis-je. Il adorait le foie gras poêlé, je n’en avais jamais mangé : trop cher pour moi. « Le meilleur, me dit-il, est servi chez Lapeyrouse ». Nous avions parlé astrologie, dates de naissance.
Le lendemain il m’appela au journal : « J’ai réservé une table pour deux chez Lapeyrouse pour le 21 janvier. –C’est gentil, mais je ne suis pas libre… -Je m’en doute, aussi ai-je réservé à votre nom, avec le compagnon de votre choix. »
Le soir du 21, sur notre 31 ( J), nous partîmes. Prudent, Bernard avait pris son carnet de chèques. Devant Lapeyrouse, un voiturier gara notre Wolkswagen pourrie, le maître d’hôtel nous conduisit à notre table. Nous étions donc attendus. Il nous fit le menu, inoubliable : truffes fraîches en papillotes, foie gras poêlé accompagné de grains de raisins verts épluchés et épépinés, gâteau aérien. Le tout accompagné d’un Sauternes 1947. Le top ! Bernard lorgnait sur le cendrier en porcelaine aux armes de la maison : « Tu crois que je peux le piquer, en souvenir ? –Non, ça ne se fait pas ! »
A la fin du repas, nous demandâmes l’addition. « Tout est réglé, madame. » Je ne vous dis pas le soulagement… On nous apporta nos manteaux, et deux cadeaux. Pour Bernard, le cendrier de la maison soigneusement empaqueté, et pour moi une splendide orchidée avec un mot de Jacques : « De la part d’un homme pour qui ce jour ne fût que jour, en espérant que ces heures n’auront pas été pour vous que des heures. Bon anniversaire. » J’ai toujours la carte, et les bougies du gâteau…
Le lendemain, au journal, le copain qui m’avait présenté Jacques m’appela : Alors, c’était bon chez Lapeyrouse ? –Je vois que ma vie privée n’a aucun secret pour toi. –C’est-à-dire que… pendant que tu dînais, je jouais au poker avec Jacques, qui n’a cessé de gagner, et qu’en définitive, ton dîner, c’est moi qui l’ai payé ! »
Je n’ai jamais revu Jacques. J’ai appris plus tard que ruiné par des investissements hasardeux, il était parti faire d’obscurs trafics en Amérique Latine, où il avait été tué. Mais pour cet instant de grâce qu’il m’a offert, il reste vivant dans ma mémoire. Pour son sens du jeu aussi. Un soir, dînant seul dans un hôtel peuplé de couples maussades, il avait appelé la petite marchande de roses et lui avait acheté toute sa brassée, en lui demandant d’aller donner une rose à chaque dame. « Ainsi, l’espace d’un instant, ces femmes ont souri et n’ont eu d’yeux que pour moi. »
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