Partager l'article ! SOIREE SOLO, PAS SOLITAIRE: Il n’est pas très tard, la soirée d’été laisse des fragments de lumière résiduelle ill ...
Il n’est pas très tard, la soirée d’été laisse des fragments de lumière résiduelle illuminer la ville, comme des coups de pinceaux dorés posés sur la grisaille à venir. Quelques notes de piano lui parviennent à travers le brouhaha de la circulation. Elle tourne la tête, reconnaît un bar à musique où elle vient parfois dîner avec son mari. Ce soir, il n’est pas là. Parti pour deux jours à un séminaire commercial.
Son bus arrive au loin, ralentit… Elle le regarde s’arrêter, hésite, puis s’en détourne et entre dans le bar. Deux musiciens dînent à une
table, l’un d’eux a posé sa guitare sur la banquette voisine. Il la regarde s’avancer, s’excuse : « Je peux l’enlever, si vous voulez vous asseoir. » Le voisin
du guitariste intervient : « Vous êtes seule ? Asseyez-vous avec nous. Prenez un verre sur la table voisine. » Elle obéit, il remplit le verre de Bergerac blanc et tous
trinquent : « A la fin de l’été ! » Elle se sent légère, euphorique. Dix minutes plus tard, les musiciens se lèvent et gagnent la scène.
Dans la salle, les dîneurs mêlent leurs bruits de fourchettes aux premières notes du piano. Elle se lève, se dirige vers le bar. Le
patron l’a reconnue : « Vous êtes seule ? Votre mari n’est pas là ? » Il sourit, lui offre un verre, lui parle des spectacles à venir. Il la présente à un ami qui arrive.
L’ami lui sourit. Ce soir, tout le monde lui sourit. En couple, elle avait oublié qu’elle était une femme… Elle s’accoude au bar et écoute le premier morceau, puis le second… De ses
pieds monte un souvenir de danse qui lui fait esquisser quelques pas sur place, discrètement, puis son corps se lâche et retrouve les figures imposées du be-bop et du
madison. D’ordinaire, jamais elle n’oserait. Face à elle, une table bondée de convives, qui applaudissent machinalement à la fin de chaque morceau, bien
calés sur leurs chaises, tandis qu’elle danse et boit à la fin de chaque morceau quelques gorgées d’une boisson forte et glacée. Un couple l'observe en souriant, tous deux lui font un discret
signe de connivence.
Elle retourne au bar poser son verre, le patron lui en offre un autre. Il bavarde avec elle comme si elle faisait partie de la
maison. D’ailleurs, elle en fait partie, elle se sent ici comme chez elle. Mieux que chez elle. Chez elle où elle va à présent rentrer, avant le dernier bus du soir. Elle sort, il fait nuit. Ses
talons claquent sur le macadam. Elle n’est pas souvent seule le soir dans la ville. C’est bigrement agréable. Regarder la vie d’après 20h, le pas des noctambules si différent
de la marche des travailleurs du matin, l'odeur fugace et miellée d'un tabac, les vendeurs ambulants et furtifs, un homme endormi- hélas- sur une grille de métro d’où s’exhale un souffle d’air
chaud, un autre qui esquisse d’un mouvement de hanches aérien une figure de danse sur ses rollers.
Le bus arrive, elle y grimpe d'un bond avec un sentiment de liberté immense, jubilatoire. La dernière fois, elle était rentrée du concert en voiture avec
son mari. Tous deux avaient dit : « On a passé une bonne soirée ! », puis ils étaient montés se coucher.
Durant le trajet elle se gave d’impressions nocturnes et de la fraîcheur qui caresse sa nuque que la danse avait rendue moite. Comme Bohringer, elle pense « C’est beau, une ville la nuit », et se dit qu’il faut être seule pour en apprécier toute la beauté.
Si elle en a envie, elle se couchera à deux heures du
matin, après s'être fait une tartine de rillettes en écoutant les dernières nouvelles du monde.
(en réponse à la question « pourquoi aimes-tu sortir seule ? » d’une amie qui n'ose pas le faire)
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