Partager l'article ! EMBRASSEZ LES VIEILLES DAMES (et les vieux messieurs): Un de mes amis consacre quelques heures par semaine à s'occuper de vieux et vieilles ravi ...
Un de mes amis consacre quelques heures par semaine à s'occuper de vieux et vieilles ravis de le voir et même, pour ces dames, de le
draguer gentiment. Il s'en agace parfois: "elle a 88 ans et s'arrange pour me toucher les jambes dès que je m'approche d'elle en bermuda!" Faut dire qu'il a de beaux mollets, qui parlent encore
aux sens de ces octogénaires. Je lui dis de se laisser faire, pensant, comme Benoîte Groult ("La touche étoile") que les personnes âgées portent en elles tous les âges de leur vie, comme des
poupées russes emboitées, et que la jeune fille amoureuse d'antan perdure sous le masque de la vieille dame. Surtout les vieilles dames indignes, mes préférées...
(La vieille) ouvrit les yeux. Même bien calée par l’oreiller comme elle avait fait l’effort de s’installer, il n’y avait franchement pas de quoi crier au miracle. Face à elle, la fenêtre ouvrait sur un bout de ciel gris traversé en diagonale par une ligne noire. Longtemps, disons durant tout l’hiver passé, elle s’était demandée pourquoi le ciel était ainsi rayé de noir, sans oser poser la question à personne :
« Monsieur, madame, pourquoi le ciel a-t-il une rayure noire ? »
Vous imaginez la tête du médecin, de l’infirmière ou du kinésithérapeute qui se relayaient à son chevet pour justifier l’allégation de « suivi médical » grâce à laquelle l’établissement justifiait de prohibitifs tarifs ? Ils l’auraient prise pour une folle ou pire, auraient voulu la rassurer avec des mots qui font mal.
« Il n’y a rien madame, calmez-vous, reposez-vous. »
Plus elle était vieille, plus elle passait de temps au lit, plus on l’enjoignait de se reposer.
« Ce n’est pas possible, je vais finir par croire que vous voulez m’entraîner au repos éternel », avait-elle plaisanté
un jour pendant sa séance de rééducation. Le kiné, un garçon musclé au visage épais, avait pâli sous son bronzage et esquissé un sourire mal à l’aise. Visiblement, il ne goûtait pas cet
humour :
« Ne dites pas des choses pareilles, madame, il faut garder le moral. »
La vieille s’était retenue de lui cracher à la gueule. Le moral ! Il en avait de bonnes, ce gamin ! Que signifie le moral lorsqu’on vit ses derniers jours, semaines ou mois allongée sur un lit ou agrippée à un fauteuil, avec devant les yeux cette sempiternelle bande de ciel dont il n’est même pas possible de cerner les variations saisonnières tant elle est étroite. Le moral est tourné vers l’avenir. Son avenir à elle était si limité qu’elle préférait s’en tenir au présent.
La vieille ne s’en effrayait pas, ne s’en réjouissait pas non plus. En revanche, elle campait fermement sur ses principes, beaucoup plus importants que le repos pour rester vivante et invectivait le personnel qui les enfreignait : interdiction de l’appeler « mémé », « grand-mère » ou tout autre terme débilitant quand il est employé par des gens qui ne sont pas de votre famille. Interdiction de lui parler à la troisième personne :
« Alors, on a bien dormi ? »
- « On » ne te répondra pas, « on » n’a rien à te dire, sortez de ma chambre et foutez moi la paix! »
Le personnel la trouvait « difficile » mais la vieille n’en avait cure. Elle voulait encore exister dans ce monde, se coiffait et se maquillait tous les jours et avait demandé qu’on lui achetât chaque mois un flacon d’eau de lavande naturelle de la meilleure marque. Pour ne pas sentir le vieux… A force, la vieille avait appris à vivre avec son odeur mais elle avait du mal à supporter celle des autres pensionnaires. C’est dire si elle comprenait la réticence des bambins qu’on poussait vers elle :
« Embrasse mamie, mon chéri. »
Le chéri embrassait dans le vide, très vite, et s’essuyait furtivement la bouche, jusqu’à cinq ou six ans. Plus âgés, ils n’osaient plus,
mais la vieille avait bien remarqué comment ils évitaient de refermer la bouche et de passer la langue sur leurs lèvres, comme s’ils craignaient d’être contaminés.
«Va, petit, tu le seras, songeait-elle en contemplant les joues lisses et les mollets ronds et fermes du bambin. La vieillesse, c’est contagieux pour tout le monde. »
Il n’empêche, elle se serait volontiers gavée chaque jour de son odeur de miel et de foin coupé, senteurs d’été au parfum de caresses et
de baisers qui remuaient en elle de très vieilles images. La plage de Dinard où elle courait, enfant, à la poursuite d’un ballon échappé, le champ de blé où elle s’était abattue comme un oiseau,
essoufflée et rieuse et avait offert sa bouche de quinze ans à son premier amour, la brûlure du soleil sur sa peau lorsqu’elle pédalait, légère et court vêtue, pour aller chercher des œufs à la
ferme voisine. Toutes ces images gardaient une netteté absolue dans sa mémoire. Les médecins le constatent avec une docte assurance : en vieillissant, on perd la mémoire des choses immédiates
mais les souvenirs anciens perdurent. Pour expliquer le phénomène, ils ont échafaudé mille théories scientifiques et étudié les gènes de moult générations de rats de laboratoires au cours
d’expériences plus ou moins cruelles, les cons ! Quand la vérité est si simple : à quoi bon garder en mémoire les événements actuels, ces journées toutes pareilles rythmées par les heures des
repas, les visites du kiné ou le carillon de l’église ? Rien de très bouleversant, rien qui mérite d’être conservé, alors que le cerveau regorge de tant de merveilles lointaines.
La vieille remua ses épaules engourdies, qui craquèrent aux entournures. Elle étendit le bras gauche sans même tourner la tête, saisit à tâtons une boîte de
cachous. Elle s’en fourra deux dans la bouche, histoire de purifier son haleine et regarda la lumière du soir traverser la chambre… La vieille adorait les couchers de soleil, mais après avoir
admiré dans sa vie tant de crépuscules flamboyants sous des latitudes tropicales ou méditerranéennes, ceux qu’elle apercevait de son lit semblaient cruellement ordinaires. Dans l’obscurité
rampante, la rayure noire tranchait à peine sur le ciel gris. Un jour d’avril, cette rayure s’était animée de couleurs : une petite culotte rose, un soutien-gorge marine, un tee-shirt blanc.
La rayure noire n’était qu’une corde à linge tendue entre deux piquets, que le rectangle étroit délimité par la fenêtre lui rendait invisibles.
Il lui avait fallu six mois pour avoir la réponse à sa question, le temps que le climat plus doux autorise le séchage du linge en plein air. Dans ses années de splendeur, elle n’aurait pas toléré plus de six secondes entre une question et sa réponse. Cette infinie patience, c’était aussi cela, vieillir.
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Françoise Simpère (nouvelles de)
ma vie, mon oeuvre, mais surtout mon oeuvre
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