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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 23:08

 langues.jpg« Allumez le gaz et faites revenir dans l’huile » devient un lapidaire mais encore compréhensible « Ouvrir l’huile et frits », après passage par trois ou quatre langues via un logiciel de traduction tandis que : « Caressez-moi le clitoris, Jean, et je vais jouir » se transforme, après passage par l’anglais, le japonais, le russe et l’allemand, en : « J’aime les jeans caressant le clitoris. » Sachant que « Le jeune homme au téléphone » a été traduit aux Pays-Bas et « Les latitudes amoureuses » au Japon, je me demande quel étrange érotisme a été proposé aux lecteurs hollandais et nippons si l’éditeur a fait  l’économie d’un traducteur, un vrai! Plus réjouissant encore, l’exemple cité par Alex Taylor dans son délicieux ouvrage « Bouche bée, toute ouïe », qui partant d’un sérieux « L’esprit est consentant mais la chair est faible » aboutit, à « La vodka est bien mais la viande laisse à désirer.» Lisez cet ouvrage, il informe plus sur les relations entre les peuples que bien des manuels d’ethnologie, de façon mille fois plus drôle...

Les langues sont en effet la génétique d’un peuple,  et comme la génétique, beaucoup moins simpliste qu’on ne l’imagine. De même qu’un gène= une maladie a été battu en brèche par certaines maladies qui ont besoin de plusieurs gènes pour s’exprimer, ou par l’anomalie d’un seul gène donnant naissance à des pathologies différentes, un mot= un mot est une vision étriquée de l’art ô combien subtil de la traduction. Lorsque nous ne disposons que du verbe « aimer » pour exprimer la passion amoureuse, l’affection pour nos proches et nos amis ou le goût pour le chocolat, les Grecs, entre autres, disposent de plus de 10 mots pour exprimer les différentes formes d’attachement. Pour refuser nous disons « non »ou au mieux, faisons nôtre l’adage : « Quand un diplomate dit « oui », cela veut dire « peut-être », s’il dit « peut-être » cela veut dire « non », et s’il dit non… ce n’est pas un diplomate. Pour une femme du monde, c’est le contraire. » Au Japon, il y a tant de façons délicates de refuser, qu’un livret s’intitule : Japon : 16 façons de dire « non ».

dos_a_dos.jpgTraduire, ce n’est pas simplement rendre compréhensible un texte, c’est aussi en exprimer l’âme, le style, la couleur… qui diffèrent selon les langues et les peuples,  n’en déplaise aux tenants de la mondialisation qui voudraient tout uniformiser en faisant fi des « exceptions culturelles ». Est-ce un hasard, ou l’expression de ce qu’on appelle la démesure et le romantisme slave, s’il existe un mot en Russe, « toska » exprimant selon Nabokov « une angoisse spirituelle dans tout ce qu’elle a de profondeur désespérante qui vient de nulle part » ? Si les Tchèques désignent sous le nom de litosht « un état tourmenté qui surgit lorsqu’on se rend compte de sa propre misère, agrémenté d’une bonne dose de remords et de deuil. » (Kundera) Le sentiment, en somme, d’un homme venant de tuer ses deux parents et réalisant qu’il est orphelin… Quel logicien saurait trouver la périphrase adéquate pour exprimer de si complexes états d’âme ? Et quid de la saudade Brésilienne : « la saudade …exprime un mélange de joie et de tristesse… C’est par exemple le sentiment qui envahit l’âme d’un paysan contemplant sa maison emportée par le fleuve un jour de cyclone. Il est triste pour la maison, mais la fureur du torrent est si belle, la violence du vent si enivrante… «  (Jouer au monde, p.92, décidément il y a tout dans ce livre J )

J’ai récemment relu les « Chroniques de San-Francisco » de Armistead Maupin, grand succès des années 80. Certains volumes m’ont captivée, d’autres me sont tombés des mains. En y regardant de plus près, je me suis aperçue que seul le changement de traducteur les avait rendus imbittables,  à cause d’expressions mal traduites et de « mot à mot » qui alourdissaient le texte et la lecture. Le traducteur était-il incompétent ? A-t-il cédé à la facilité en  utilisant un logiciel sommaire ? Ou a-t-il travaillé trop vite, compte-tenu de la somme ridicule proposée pour ce travail ?

revenge.jpgUne faute d’interprétation, culturellement regrettable en littérature, peut être catastrophique pour un mode d’emploi ou un ouvrage technique, un discours politique mal traduit peut conduire à un malentendu et le malentendu à la guerre… . C’est dire si l’art de traduire est important. Pourtant, les traducteurs  ne disposent d’aucune sécurité ni régularité d’emploi, ils n’ont droit ni au chômage ni aux congés payés et ne peuvent revendiquer aucun tarif syndical minimum, soumis qu’ils sont à la loi de l’offre et la demande. Or l’offre se fait d’autant plus rare que les éditeurs de textes acceptent des traductions informatisées approximatives. Les traducteurs sont de « nouveaux précaires », comme nombre de travailleurs intellectuels. On rogne sur les frais d’adaptation, mais aussi les frais de correction, en demandant aux auteurs de relire et corriger eux-mêmes leurs manuscrits (« il y a des logiciels formidables pour ça, vous savez… ») alors qu’un auteur est si imprégné de son texte qu’il finit par le lire en diagonale, à le deviner plutôt, au détriment de l’œil de lynx nécessaire pour traquer la moindre coquille ou faute de ponctuation. Résultat : les livres sont de plus en plus truffés d’erreurs. De plus, aucun logiciel ne vérifie si une phrase est claire alors qu’un correcteur professionnel prend son téléphone et demande à l’auteur s’il a réellement voulu dire ceci ou cela, en lui suggérant au besoin une formulation plus précise.

Les articles de presse en ligne sont souvent mal construits, peu écrits et documentés essentiellement par un copié/collé de wikipédia ou autre source. Paresse intellectuelle ? Oui, parfois, mais aussi- surtout- parce qu’au tarif actuel des piges, le journaliste en ligne doit « écrire au kilomètre » pour gagner sa vie. Au détriment de la qualité. Quant au photographe de presse, c’est une espèce en nette diminution en raison des banques de données photographiques qui permettent à tout média de s’approvisionner à moindre coût sans repayer de droits à l’auteur, rémunéré au forfait. C’est ainsi qu’on voit partout les mêmes clichés, éventuellement bidouillées par un infographiste. 

funambule.jpgCe sont des centaines d’emplois qui disparaissent, des milliers de travailleurs intellectuels qui vivent dans la précarité, avec des angoisses de fins de mois et de chômage. Tout ceci dans l’indifférence générale au motif qu’ils ont la chance de faire un boulot intéressant…  Au motif, aussi, que la culture n’est pas la priorité des gouvernants et qu’il est médiatiquement moins porteur de s’inquiéter du devenir de la culture que de « sauver l’automobile », alors même que la fin du pétrole est proche et que toutes les enquêtes montrent que la violence augmente quand le niveau d’éducation et de culture diminue.

lecture.jpg

 

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Published by - dans Humeur
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commentaires

Isabelle 03/09/2012 15:55


En médecine, quand il faut traduire une échelle de gradation de symptômes, par exemple,  il est fait appel à un traducteur professionnel, puis la traduction est re-traduite par un deuxième
traducteur, puis les différences sont discutées en comité bilingue, comprenant des médecins et des patients. La version ainsi proposée est testée sur un petit panel de patients ; après un dernier
ajustement, on fait une étude pour vérifier que l'échelle traduite a bien les mêmes qualités de précision et de sensibilité que l'échelle originale...

Andiamo 29/08/2012 10:46


Evidemment ce serait beaucoup mieux de pouvoir lire dans la langue d'origine, mais.... Je ne parle QUE le français (et encore) alors je dois me contenter des traductions. Là où l'on atteint des
sommets, c'est dans la lecture des notices des appareils ménagers, ça vaut parfois son pesant de cacahuètes !

marin 28/08/2012 17:31


Le photographe de reportage prenait le emps de vivre le moment et pas l'instant. Ses photos s'imprégnaient de se qu'il ressentait et de ce qu'il en voualit dire. Mais combien de photographe ne
reconnaissent plus leur cliché une fois paru ? Tous. Toutes les photoss ont shopé à l'aulne de la ligne éditoraile .... Et puis ça coûte trop cher un photo pro," 'cest plus cheap" le cliché d un
téléphone portable d'un anonyme et on y voit mieux le sang.


La presse, la littérature, mais ausis la musique. Il y a quelques années j'entendais sur France Cul une cantatrice qu iavait bossé une année pour un récital donnée en Autriche, ne pas reconnaitre
sa voix sur le CD qui s'en est suivi : l'ingé du son avait tout filtré ... une année de travail filtré sur l'Autel du commerce ; et maintenant avec le mp3, la compression est encore plus
destructrice et  finalement le cd revient plus cher encore si on achète morceau par morceau.


Mais tout cela, je trouve tout cela super chouette. Je trouve que la culture n'appartient ni à l'état, ni à un éditeur et encore moin à une grande école -fut elle à Normale. La culture est
partout et à tous. Et je pense que la toile chope plus  la culture officielle et payante quand elle diffuse la libertaire.


Mais je comprend le problème , toute liberté commence par une nécessité, celle de manger, donc de travailler et de gagner son pain. Mais quand même, je suis heureux que le système
s'auto-abrutisse.


 

Reynald 28/08/2012 10:19


Pour parodier Victor: Fermez des écoles vous ouvrirez des prisons !
J'étais tout petit quant un grand-oncle m'avait dit que la seule chose qu'on ne peut pas me voler est ce que je mets là, dans la tête.
Pour protéger ce patrimoine, il n'est pas besoin de force de frappe ni d'armée.... De quoi libérer de l'argent pour le social et la culture.
Mais la culture est-elle encore dans les priorités politiques?
L'instruction publique (que je refuse d'appeler "éducation") fait-elle encore partie des préoccupations des concierges* qui nous gouvernent?

*L'ENA est une école de gestion de l'existant, les énarques entretiennent donc le système comme des techniciens de surface ripolinent le carrelage.

françoise 27/08/2012 23:36


Pour répondre par avance à une remarque: oui, ce billet comporte deux photos issus de Fotosearch "libres de droits". J'en ai utilisé et stocké un certain nombre à mes débuts de blogueuse, faute
de matière première. Mais je m'efforce depuis quatre ans de n'utiliser que des photos personnelles ou créditées.

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Pour être informé de la disponibilité de "Aimer plusieurs hommes"et de "Himlico et autres contes", contacter: simpere.autresmondes@gmail.com 

  "Autres désirs, autres hommes" étant épuisé en version papier, il a été réédité en ebooks regroupant les nouvelles par thèmes: Que vous aimiez le sexe entre amis (sex-potes), les aventures insolites (Belles rencontres) la transgression (Jeux et fantasmes) vous y trouverez votre compte.  En vente chez IS éditions   et sur la plupart des plate-formes de livres numériques, plus FNAC, Amazon, etc. Sexe-potes.jpg

 
 

 

 


 

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