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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 19:42

C'est l'histoire d'un mec qu'a pas eu de bol. Il avait pourtant bien commencé : ses parents, d'origine modeste, avait réussi à l'envoyer à l'Ecole normale, puis Normale Sup', d'où il sortit professeur. Sur ce survint 1939, la guerre.

Georges Hyvernaud est fait prisonnier et envoyé dans un camp de travail en Poméranie, un truc obscur bien moins connu que les « camps de la mort » alors que beaucoup des prisonniers y sont morts d'épuisement ou de désespoir.

« L’absurdité, ça ne se démontre pas, ça ne se raisonne pas, ça ne sert pas à faire des conférences ou des articles dans les revues. On l’éprouve dans tout son être. C’est une révélation vivante qui, à de certains moments intenses, emporte tout.” (La peau et les os, éd. Le Dilettante)

HyvernaudRevenu de cinq années de captivité, Georges Hyvernaud écrit un livre « La peau et les os », où il ne cherche aucunement à faire de lui et de ses camarades de captivité des héros comme dans tant de livres sur la guerre, mais à décrire ce qu'ils vécurent. Il publie ensuite « Le wagon à vaches», observation tout aussi minutieuse des comportements d’après-guerre, quand les survivants ne rêvent que de consommation et d'embourgeoisement et règlent leurs compte entre eux pour trier les vrais héros des faux, choisir qui aura droit à son nom sur le monument aux morts et qui est patriote. Hyvernaut raconte comment le proviseur du lycée, ayant appris que son fils avait été tué à la guerre avait manifesté la dignité que tous attendaient (« Il a donné sa vie pour la France » et patati, et patata) tandis que le professeur de maths, frappé du même malheur, exprima violemment son immense douleur, et fut, pour cela, méprisé et rejeté par ses pairs. Cela ne se fait pas de dire que mourir à la guerre à 20 ans est une absurdité, pire : une monstruosité... La guerre, c'est sacré! Tout comme les journalistes, il y a trois ans insistaient sur la dignité des Japonais face au désastre de Fukushima, au lieu de poser les vraies questions de l’inconscience de ceux qui construisent une centrale nucléaire en zone notoirement sismique.

Il est rare que j'ai un choc littéraire, « Le wagon à vaches » en est un. C'est de l'écrit vif, nerveux, pas un poil de graisse, rien de mou et d'onctueux, rien de complaisant mais tout d'humain, sans occulter ce que ce mot comporte parfois de médiocrité : ne dit-on pas « c'est humain » pour excuser les pires lâchetés ? Georges Hyvernaud ne fait ni dans le pathos ni dans le manichéisme qui opposerait de gentils pauvres à de méchants riches ou l'inverse. Il regarde, il note et il écrit avec une force quasiment Célinienne, les imprécations et la bave aux lèvres en moins. Il écrit dans la même veine que Reiser dessinait son « Gros dégueulasse », avec la lucidité de ceux qui savent ce qu'est un pauvre bougre parce qu'ils ont vécu près d'eux. Reiser, fils d'une femme de ménage et de père inconnu n'a eu en gros que douze ans- il est mort en 1983, à 42 ans- pour profiter de l'aisance matérielle que lui avait apporté son talent. Il m'avait raconté son enfance : « Quand j'étais petit, les femmes se tuaient au travail, elles n'arrêtaient jamais. Pour elle, se reposer c'était s'asseoir pour écosser les petits pois. »

Les deux romans de Georges Hyvernaud n'eurent guère de succès. Découragé, cet écrivain hors pair cessa de publier en 1953 et reprit son boulot de prof, sans plus rêver de littérature :

« La littératurefrançaise peut se passer de mes services. Elle ne manque pas de bras, la littérature française! Les littérateurs engagés, les littérateurs encagés... Les travailleurs de choc qui vous édifient des trente volumes de roman et toute l'époque est dedans. Ceux qui font des conférences en province avec trois anecdotes et un couplet moral planté dessus comme une mariée en plâtre sur un gâteau de mariage. Et les petits jeunes gens qui parlent tout le temps de leur génération. Et s'ils racontent en 220 pages qu'ils ont fait un enfant à la bonne de leur mère, ça devient le drame d'une génération... ( « Le wagon à vaches »)

Il se marrerait sûrement devant les romans des trentenaires boboïsants, où le spleen de l'un et les amours contrariées de l'autre s'étalent à longueur de pages, lui qui avait tellement conscience que le romanesque est un privilège de classe :

« La marquise demanda sa voiture et sortit à cinq heures ». Il ne s'y est pas trompé, le vieux. Il n'a pas dit « la femme de ménage ou la vendeuse de Monoprix ». Quand la marquise sort, nous sommes assurés que les virtualités les plus exquises frémissent dans son cœur et dans sa chair. Mais la femme de ménage ne va que vers les wassingues ou les seaux d'eau sale. Ou bien elle fait des courses dans le quartier. Elle se hâte parce que la crèmerie va fermer.

La vie manque de romanesque quand on est obligé de la gagner. Elle n'est plus que ce cheminement pas à pas, jour à jour, sou à sou, peine à peine. On n'a pas de drames, nous autres. On n'a que des ennuis, des embêtements. Et à peine le temps d'y penser. On avance dans tout ça le nez sur le souci présent, et après celui-là, il y en aura d'autres. Aucune liberté, aucun jeu. Les pauvres gens ne choisissent pas l'événement, ils sont pris dedans.

Il frémirait, Hyvernaud, devant les romans mettant en scène une concierge philosophe ou une mercière farcie de vie intérieure, écrits par des gens qui ne doivent pas souvent franchir le seuil d'une mercerie de province.

De toutes les impostures littéraires, le populisme me paraît la plus indécente, qui feint de croire que les pauvres bougres disposent eux aussi d’une vie profonde, d'appréciables richesses spirituelles, de complexités inexplorées... ( quand il y a ) absence de vie profonde, ou écrasement de la vie profonde par la vie quotidienne.

G. Hyvernaud est mort en 1983 dans un quasi oubli. Un seul critique littéraire a mentionné cette nouvelle. Dans les années 90, sa veuve a retrouvé des cahiers à lui, que le Dilettante publia, en rééditant aussi ses deux livres oubliés.

« Le wagon à vaches » est également chez Pocket depuis le 2 janvier 2014. Si vous aimez les mots justes, ne le manquez surtout pas.

 

 

 

 

 

Superbe texte d'un autre grand observateur







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commentaires

Daniel 02/02/2014 16:21


Une belle hargne dans cette écriture, effectivement. Le goût des petits-pois frais du jardin me revient à la bouche, même en se jour d'hiver grisaillant...


Merci pour cette découverte. Moi qui m'étais promis de ne plus acheter de livres, je serai chez mon libraire demain à l'aube (ou presque).

Andiamo 02/02/2014 10:54


Superbe texte !


Des millions de pas inutiles entre chambre à coucher et cuisine, faut-il pleurer faut-il en rire ? Chantait Jean Ferrat.


J'ai gratté quarante ans en usine et j'en ai connu de ces femmes silencieuses, qui bossaient dur, et se retapaient une seconde journée à la maison.

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