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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 13:09

Il fait un temps superbe à la Fête de L'Humanité, ce dimanche 10 septembre 1973. Lors du discours de Georges Marchais, quelqu'un pose une question sur les risques de coup d’État au Chili. Marchais se veut rassurant : « Il y a des troubles, des rumeurs persistantes de coup d’État, mais le président Allende tient solidement les rênes ».

chars.jpegLe 11 septembre, les chars entrent dans Santiago, après la prise de Valparaiso au petit matin par la Marine, avec la complicité sinon l'aide de la Marine américaine. Je me souviens des cris des habitants qui couraient en tous sens pour échapper à la traque des militaires, je me souviens de la stupeur qui nous envahit à la vue du Palais de la Moneda en flammes- imaginez l'Elysée bombardé et en flammes- et du désespoir qui nous étreignit lorsqu'on annonça la mort du Président Allende. Criblé de balles, disaient les uns, suicidé disaient les autres. 518NcVqcPOL. BO2,204,203,200 PIsitb-sticker-arrow-click,TopCela n'a aucune importance, ils ne lui auraient de toutes façons pas laissé la vie sauve. Capté par un radio amateur, un dialogue entre le général Pinochet et Patricio Carjaval, chargé de l'attaque de la Moneda prouve que la proposition qui lui avait été faite de quitter le pays en avion était un piège : ,

-On lui offre la vie sauve, si tu veux ?

-La vie sauve et on l'expédie ailleurs....

-... Oui on le sort du pays... et l'avion s'écrase en cours de vol.

-D'accord. »

(in « Allende, c'est une idée qu'on assassine » de Thomas Huchon)

On regardait le coup d’État en temps réel avec le sentiment d'assister à un mauvais film où l'on voit gagner les traîtres (Le général Pinochet avait été nommé chef des armées par Salvador Allende qui lui faisait toute confiance) et mourir un président élu démocratiquement qui avait en trois ans donné l'espoir qu'il pouvait exister une troisième voie entre le capitalisme prédateur et inégalitaire qui prône la dictature du profit, et le communisme centralisateur et dogmatique qui prône la dictature du prolétariat. Comment choisir entre deux dictatures ? Moi, je n'y arrive pas.

allende-en-public.jpegEn France, en 1973, l'Union de la gauche balbutiante se cherche des références pour prouver qu'on peut « changer le monde » et réduire les inégalités tout en respectant les libertés. Voir Allende rester rigoureusement légaliste tout en décidant la nationalisation des mines de cuivre, la distribution de terres aux paysans sans terre, l'accès à l’éducation et à la santé pour les plus démunis... tout en respectant la liberté de la presse (trop, d'ailleurs : 75 % des médias étaient aux mains des plus réactionnaires) sans guérilla, sans armes, sans violence, c'était fort, très fort. Trop fort pour ses opposants, États-Unis et CIA en tête- qui ne voulaient en aucun cas un tel exemple qui eût risqué de faire tache d'huile. La hantise obsessionnelle du communisme a tenu lieu de politique étrangère aux USA durant des années, avec pour point culminant la « chasse aux sorcières » sous Mac Carthy qui virait à la paranoïa, pour échec sanglant la guerre au Vietnam et pour échec énervant le défi permanent lancé par Cuba aux Etats-Unis depuis 54 ans, à quelques kilomètres de ses côtes. David contre Goliath.

allende en familleEn lisant le livre intimiste consacré à Salvador Allende par Thomas Huchon, je me suis écrié plus d'une fois : « Quel con ! Il avait été averti de la trahison, son ami le journaliste Olivares lui avait conseillé de se méfier de Pinochet, et il n'a pas réagi, il n'a jamais pris de décisions contre ses ennemis, persuadé que s'il respectait la loi, les autres la respecteraient aussi. » Cet angélisme moralement admirable a coûté plus de 3000 morts et 30 000 « disparitions », c'est cher payé une attitude éthique... Cependant, ayant vu dès 1976 le documentaire « la Spirale » de Armand Mattelart, qui décortique minutieusement comment la droite Chilienne, appuyée par la CIA, a organisé la déstabilisation du Chili pendant les trois années de l'Union Populaire, de telle sorte que le coup d’État ne pouvait être évité que par une réaction forte du gouvernement Allende, que l'opinion mondiale aurait immédiatement qualifié de « dictature » (comme à Cuba), je me dis que le piège était quasi inéluctable. Henry Kissinger, alors conseiller à la Sécurité Nationale du président Richard Nixon, déclara pendant une réunion du Conseil national de sécurité sur le Chili, le 27 juin 1970 : « Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester sans rien faire pendant qu’un pays sombre dans le communisme à cause de l’irresponsabilité de son peuple. » En 1973, Kissinger se vit attribuer le Prix Nobel de la Paix...

jara.jpegAprès le 11 septembre, on a vu les stades emplis de chiliens emprisonnés, torturés, exécutés. Le chanteur Victor Jara assassiné après que les militaires lui eussent brisé puis tranché les doigts. Cruauté symbolique pour un guitariste, les tortionnaires ont l'humour morbide. En France affluaient des réfugiés Chiliens qui tous avaient perdu des proches, exécutés ou « disparus ». En 1973 et 1974, au théâtre Renaud-Barrault installé dans l'ex-gare d'Orsay, les Chiliens trouvaient l’hospitalité et l'écoute, nous en avons accueilli qui ne savaient où dormir, dans notre communauté de l'époque. Par esprit de solidarité mais aussi et surtout pour essayer de comprendre où ça avait péché, et pourquoi ce régime de gauche démocratique n'avait tenu que trois ans. Pour que la rage et le désespoir se transforment en leçon pour l'avenir. Plus jamais ça, plus jamais une telle horreur !

L'horreur en fait perdura sur tout le continent sud américain durant des années. L'opération « Condor » organisée par les dictateurs du Chili, Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay, etc... s'est traduite jusqu'au milieu des années 80 par des milliers d'assassinats, de disparitions et de tortures, dans une violence qui n'a pas fait beaucoup réagir les Etats-Unis ni les pays d'Europe à l'époque (certains documents donnent même à penser que la France et les Etats-Unis ont donné aux tortionnaires quelques leçons de choses...)

On rétorquera que la torture n'a été interdite par une résolution de l'ONU qu'en 1984, entrée en vigueur en 1987, soit après l'opération Condor, mais est-il besoin du droit international pour rester simplement humain ? Question d'une brûlante actualité...

Le « droit dans la guerre » à ne pas confondre avec le droit contre la guerre (qui cherche une solution politique et diplomatique aux conflits) et le droit à la guerre (qui justifie le recours aux armes dans des circonstances exceptionnelles, c'est la base même des interrogations actuelles sur la Syrie), le droit dans la guerre, donc, admet le recours aux armes mais veut le canaliser : tuer, oui, mais avec des règles et proprement. Dans ce contexte, les armes chimiques, qui tuent inexorablement, sans distinction entre civils et militaires, et avec des suites prolongées (dégâts sur l'environnement, cancers...) sont des armes de destruction massive- tout comme les armes nucléaires dont pourtant certains Etats s’enorgueillissent- interdites par une convention de 1994 applicable depuis 1997. Avant, elles furent utilisées larga manu sans que cela émeuve grand monde : le gaz orange déversé massivement au Vietnam par les américains continue ses dégâts plus de 35 ans après.

Michel, mon ami et conseiller en Droit dans la guerre, tu me corriges si j'ai faux !

Cependant, à trop s'appuyer sur le droit, ne peut-on pas justifier tout et son contraire ? La Syrie pourrait objecter qu'elle n'a pas ratifié la convention de 1994 et n'est donc pas concernée par l'interdiction des armes chimiques. Ou faire remarquer que les États-Unis et la Russie, qui détiennent à eux seuls 98 % des armes chimiques et s'étaient engagés à détruire leurs stocks en possèdent encore près de 40 %, au mépris de leurs engagements dans le traité qu'ils ont ratifié. Ou faire remarquer que le commerce des armes est autorisé d’État à État, mais que fournir des armes aux « rebelles » comme le font certains pays est illégal. Bref, on peut faire dire à la loi bien des choses...

chat.jpg

Avec son choix légaliste, Allende n'a pu empêcher le coup d’État au Chili, qui visait un président démocratiquement élu et conforté dans sa légitimité par son succès aux législatives de 1973. Pinochet a perpétré des horreurs sans aucun souci de la loi et s'est maintenu 17 ans au pouvoir sans qu'aucun pays ne conteste publiquement sa légitimité. Face à des gens qui n'ont aucun état d'âme autre que défendre leurs propres intérêts, le droit ne pèse donc pas bien lourd.

 

Ce qui amène à se demander s'il existe encore une voie pacifique pour améliorer le monde, ou si cela passe nécessairement par la violence. L'homme est le seul animal qui détruit ses semblables, le chat de Geluck a tout compris.

 

 


PS. A voir ce soir à 22h30 sur Public Sénat le documentaire de Thomas Huchon « Allende, c'est une idée qu'on assassine »

Du 11 au 18 septembre, une semaine d'hommage à Salvador Allende au Théâtre Aleph créé par Oscar Castro, réfugié en France en 1973.









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commentaires

françoise 19/09/2013 10:50


à Evelyne: Thomas Huchon, et mes amis chiliens du Théâtre Duende me disaient aussi que le Chili a été un laboratoire du néolibéralisme qui s'est ensuite répandu partout dans le monde ou presque.
Malgré la fin de la dictature Pinochet, ce pays reste effrayant en termes de lutte des classes, la droite continuant à réprimer durement les manifestations qui n'ont pour objectif que de
récupérer quelques droits sociaux. Comme a dit le milliardaire Warren Buffet: "On prétend que la lutte des classes n'existe plus? Bien sûr que si, elle existe, mais c'est nous qui l'avons
gagnée". 


 


 

Evelyne Sinnassamy 14/09/2013 18:55


Pinochet s'est maintenu 17 ans au pouvoir et comme il l'a dit lui-même "Tout est ficelé et bien ficelé", là il ne parlait pas de tortures, de disparus et de prisonniers, mais de l'économie et des
services publics qu'il avait entièrement privatisés sous la tutelle des "Chicagos Boys", ces économistes ultra-libéraux qui prétendent que le marché règle tout. Le Chili en souffre toujours, voir
par exemple les manifestations pour changer le système éducatif (le plus cher au monde).


Et c'est toujours actuel, pas seulement au Chili, vu ce que l'on prône aussi chez nous au nom de "la concurrence libre et non faussée"!  

françoise 10/09/2013 15:15


à Blutch: hormis le pétrole, les plus gros profits viennent des armes, de la drogue et de la prostitution. Autant dire que l'homme cupide n'aura aucun scrupule à faire ce genre de commerce, au
mépris des souffrances qu'il engendre.


à Elisende: à cause de la décennie sanglante des seventies, j'ai peine à croire que les régimes démocratiques au Venezuela, au Pérou, en Bolivie, en Equateur dureront sans êyte attaqués. Michèle
Bachelet a été blackboulée à la dernière présidentielle au Chili, la droite est revenue et les manifestations sont à nouveau sévèrement réprimées. En Europe aussi, on voit les droites dures
s'installer (il y a peu en Autriche, aujourd'hui en Norvège) sans que cela émeuve grand monde... En France, les politiciens véreux retrouvent généralement leur siège. Pourquoi si peu de mémoire
de la part des peuples?


à Andiamo: je suis née dans les années cinquante, et je rêvais d'une génération entière, au moins, sans guerre. Mais c'était une illusion. Si la France a été épargnée, combien de guerres ailleurs
et même tout près de nous, en Serbie/Bosnie/Croatie? Je sujis en train de lire le manuiel de droit dans la guerre de mon ami Michel: le côté "faux-cul" du droit international est incroyable...
C'est policé, ça se décide entre nations de bonne compagnie, mais çe ne remet absolument pas en cause les rapports de domination entre les peuples, source première de conflits.

Andiamo 10/09/2013 11:05


Tu le sais bien Princesse quand les hommes forgent des armes c'est bien afin qu'elles servent, il est si beau le joujou tout neuf.


Ma mère était née en septembre 14; moi je suis né en juillet 39, deux générations 2 guerres, et après l'Algérie...

Elisende 09/09/2013 21:04


11 septembre! pas 13 ...

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