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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 19:21
Il pleuvait  sans arrêt depuis huit jours. A la télévision, le journaliste égrenait des nouvelles terrifiantes. L’eau montait. Elle avait inondé les bas quartiers de la ville, faisant 482 sinistrés.  Elle gagnait à présent le centre-ville. L’avenue Jean Jaurès, la plus commerçante, charriait des flots boueux pleins d’immondices, c’est fou ce que l’eau peut dénicher de saletés sur son chemin. Cette avenue dont la municipalité était si fière, piétonnière, carrelée vieux rose, plantée de réverbères électriques « à l’ancienne » en forme de bec de gaz,  ponctuée d’abribus publicitaires… mais avec des bouches d’égouts incapables d’absorber un tel excès de précipitations. Le journaliste conseillait à chacun de préparer des bagages « avec juste l’indispensable » de façon à être prêt à évacuer sa maison, au cas où… »

Ce serait quoi, l’indispensable, à part quelques vêtements et une trousse de toilette ? L’homme parcourut du regard l’appartement où il habitait depuis toujours puisqu’il l’avait hérité de ses parents qui  s’y étaient installés à sa naissance.  Il se souvint de ses jeux d’enfants. Assis sur le parquet à côté de sa mère qui cousait, il poussait des petites voitures le long des dessins du tapis Persan devenus dans son imaginaire enfantin des routes sauvages et des déserts brûlants.  Ses oreilles avaient stocké dans quelques cellules nerveuses l’empreinte vibratoire du cliquetis de la pédale de machine à coudre, qui accélérait dans les coutures droites et ralentissait aux courbes des encolures et des bords de poignets, tout comme ses Dinky Toys accéléraient ou ralentissaient l’allure.  Son père rentrait tard, le petit garçon le reconnaissait à l’odeur de sa pipe. Le Klan ou l’Amsterdamer emplissaient la pièce d’un parfum miellé, dont les effluves s’étaient imprimées au cœur des cellules olfactives reliées à la zone cérébrale de ses souvenirs  anciens.

Il y avait quelques tableaux au mur, qu’il n’emporterait pas.  Sa femme les lui avait laissés en le quittant. « A nouvel amour, nouvelle déco ! « estimait-elle avec quelque raison. Lui-même avait pris le pli d’aller chez ses amantes successives plutôt que de les convier chez lui, pour être sûr que toujours à nouvel amour correspondrait nouvelle déco. Il ferma les yeux et vit défiler à hauteur de son lobe frontal les studios,  chambres d’hôtels, maisons diverses et sièges de voiture de ses dulcinées. Il lui suffisait d’un arrêt sur image pour que d’un lieu de mémoire surgisse une histoire avec ses fureurs et ses douceurs, les rugissements, les mots tendres, les promesses, les lettres… Les lettres !  Allait-il les emporter ? Il en feuilleta quelques-unes et sourit : à force de les lire et relire après chaque rupture, il les savait par cœur.

Il n’aurait pas non plus besoin de couverts ni d’assiettes, on leur en fournirait où qu’ils aillent, et sinon, il se rappela fort à propos que dans nombre de pays, on mange avec les doigts.  Il déposa dans un cartable ses papiers d’identité et ses feuilles de paye, non par attachement viscéral au monde du travail, mais parce qu’il gardait en mémoire la recommandation administrative : « vous devez conserver à vie une seule catégorie de papiers, ce sont vos feuilles de paye ! »  Son premier salaire était de 419, 27 francs, le dernier, perçu quelques jours plus tôt était de 2322,71 € et il se sentait plutôt moins riche que lors de sa première paye, qui lui ouvrait la porte de l’indépendance. Entre les deux, 30 années de bulletins de paye émanant de cinq entreprises différentes, 360 feuilles de papier, l’épaisseur d’un gros livre, tenant aisément dans son cartable.



L’homme éteignit le poste de TV et sortit à la rencontre des flots, une chanson aux lèvres surgie d’un coin de mémoire : toute sa vie tenait dans un cerveau et un cartable.

 

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Published by Françoise Simpère - dans bonheur
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commentaires

françoise 06/12/2009 15:39


à Ut: merci.
à Marin: chaque grain compte, selon l'importnce qu'on lui donne. Très belle illustration!
à Syolann: j'espère que toi aussi, et j'aimerais bien qu'on se voie un jour.


Syolann 04/12/2009 12:16


Très beau récit, qui recadre!! J'espère que tu vas bien! Gros bisous


Marin 03/12/2009 08:06


Justement, je trouve que cesgrains de vie, si petit soient ils, ne sont pas inconséquent et sans responsabilité. Et je ne faisais que souligner la petitesse de notre condition face à la Nature et
en même l'énorme responsabilité vis à vis de notre hôtel restaurant, la terre. Quoi qu'on fasse, quelque soit notr attitude, c'est dans notre essence ce que signifie le cartable avec ses fiches de
vie.



Ut 02/12/2009 22:07


On ne construit vraiment que dans la mémoire :)

Superbe, comme d'habitude!


françoise 02/12/2009 19:13


à Andiamo: c'est que Beau Prince, tu as une bonne nature et un filtre positif. Je connais des gens bilieux qui ne gardent en mémoire que les événements qui leur permettent de conclure que la vie
est amère.
à Zorg: eh bien, paradoxalement, j'ai rencontré dans des pays pauvres des gens très démunis et bien plus portés sur l'Etre que sur l'Avoir, alors que les nantis, tels Harpagon, ont souvent peur
qu'on leur pique leur cassette. Pareil pour l'écologie: ce n'est pasune préoccupation futile de nantis comme certains le prétendent, car les pauvres qui prennent directement dans la tronche le
manque d'eau, la déforestation, et la réapparitoin de maladies liées au réchauffement qui stimule certains parasites, sont conscients du désastre. Par contre, il leur manque des sous pour financer
des solutions, d'où les cyclos deux-temps horriblement pollueurs de cotonou, par exemple.


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