« Tu voyages seule ? Tu n’as pas peur de t’ennuyer ? » Non, j’emporte
des livres, de quoi écrire, de la musique… Le premier jour, lecture sur la terrasse sur fond de musique, face à la mer. Ca repose, mais j’ai le cerveau encore lourd, j’suis partie quasi
HS. Le second jour, exit la lecture, juste un peu de musique et la mer. Le troisième jour, rien que la mer. Et là, je sens que tout redevient fluide,
les pensées touffues et confuses se remettent à circuler, les idées à venir, roses et non plus moroses. Pour les fondus
d’informatique, je dirais que j’ai l’impression d’avoir défragmenté mon disque dur et fermé le trop-plein de programmes. Le cerveau ne rame plus, il
retrouve sa rapidité.
Plaisir de la lenteur qui rend rapide… alors qu’on passe d’ordinaire son temps à
tourner en rond comme une mouche affolée, à entamer mille choses à la fois, répondre au téléphone en lisant ses mails, manger en écoutant des infos bonnes à couper l’appétit, chercher ses clés
dans le frigo et la poubelle parce qu’au moment de partir on a eu un petit creux, puis qu’on a pris le sac poubelle pour le mettre dehors et qu’au
dernier moment on ne sait plus si on a mangé un fruit, un pot de yaourt vide ou ses clés. 
Regarder la mer, observer un cordage, un caillou, un bateau. Devenir soi-même minéral, liquide, fluide, loin du fracas et du vacarme. Retrouver le plaisir de la solitude… Grignoter à une terrasse
une « melitzanasalata » en écoutant souffler le meltem.
Le soir, après la douche, je vais me faire de nouveaux amis. Robe d’été et sandalettes, ballade sur le port, abordage pacifique de
voileux venus de partout. On parle du vent qui ne faiblit pas, des îles qui valent le coup, du picrate local un peu madérisé… C’est ainsi que j’ai passé trois jours en compagnie de Heather, américaine vivant à Athènes, prof et chanteuse lyrique amateur et Yorgos, échographiste et
spécialiste de la naissance en douceur avec qui j’ai parlé de l’influence de l’euro et du libéralisme sur la santé en Grèce (tout ceci en anglais, I’m very proud !). J’ai emmené à la pêche
aux oursins leur pote Gilad, beau gosse né il y a 32 ans en Israel, qui après des études en Californie s’est installé à Barcelone puis a décidé, profitant d’un temps de chômage, de faire le tour
d’Europe à vélo. Il a laissé sa bécane à Athènes pour passer quelques jours avec ses amis. Dans le voilier
voisin, Jean-Claude, retraité de région parisienne, fait un tour de Méditerranée et m’a fait découvrir un livre poignant dont je parlerai ici. Mes
trois nouveaux amis partis, un couple de Belges qui depuis deux ans refont le voyage d’Ulysse à la voile m’a donné plein de tuyaux sur ce
voyage qui tente mon cher et tendre. Rencontré ensuite Corinne et Sophie,
comédienne et metteuse en scène, que je reverrai sûrement à Paris.
A Folegandros, retrouvailles avec Richard et Christine, que je vois plus facilement en Grèce qu’en région parisienne ! Nage en pleine mer de trois quarts d’heure, moult tavernes délicieuses, discussions sous les tamaris, découverte d’un Limoncello fait maison par un couple d’italiens amoureux de la Grèce avec qui nous discutons en anglais (c’est décidément l’esperanto d’aujourd’hui), puis d’une famille de brésiliens non seulement francophones mais amoureux de la littérature latine et française. Leur fille est étudiante à Paris, elle saute de joie quand je lui propose de l’héberger le week-end, histoire de quitter la pollution et d’aller pédaler en forêt.

J’ai quitté la Grèce avec plein de nouvelles adresses dans mon carnet. Les dernières d’un gentil couple jeune et sympathique rencontré sur le ferry me ramenant au Pirée. A chaque escale, je ne me lasse pas de voir avec quelle habileté les marins lancent l’amarre et stoppent l’énorme bateau juste au bord du quai, dans une giclée d’écume et un gémissement de ferraille. Eux aussi s’émerveillaient du
spectacle, on l’a goûté ensemble.
Arrivée à 2h du matin. Le café quasi service public ouvert 24h/24 propose consignes pour les sacs, téléphones, toilettes et nourritures en tous genres, avec cette précision ravissante : « Consommer n’est pas une obligation ». J’y passe une heure devat un café frappé à observer le va-et-vient des énormes ferries qui ne cesse jamais. Puis me balade, sac au dos et en tongs par 25° à 3heures du matin, pour regarder vivre la ville la nuit. Humer les odeurs, écouter les bruits des conversations nocturnes, des voitures glissant sur le bitume, des chattes amoureuses. « Mon Dieu que j’aime ce port du bout du monde, que le soleil inonde, de ses reflets dorés ».
Arrivée à 4h à l’aéroport, l’enregistrement du vol n’ouvre qu’à 9h. Cinq heures à tuer, aucune importance. J’adore quand le temps semble abondant et de fait, je le sens s’écouler sans ennui, le seul ennui étant la sangle de mon sac trop lourd sur l’épaule.
A 6h du matin, œufs au lard, champignons frits et immense café. Le bonheur est fait de choses simples. Comme celui de dormir dans l’avion juste après le décollage.
En 1999, le Québécois Christian
Laurence fonda KINO, mouvement de jeunes vidéastes dont la devise est « Faites bien avec rien, faites mieux avec peu, mais faites le
maintenant. » Le rien et le peu, c’est l’argent,
évidemment. Les Kinoïtes redécouvrent donc les vertus de la SOLIDARITE en se prêtant leur matériel, en participant bénévolement au montage du film d’un autre kinoïte, en faisant l’éclairage, la lumière, l’acteur… Les vertus de la
CREATIVITE en s’obligeant à imaginer, écrire, réaliser et projeter en public un court-métrage par mois. (ceux qui s’y sont engagés et ne le font pas ont pour gage de produire un film avec
contrainte de thème, de conditions, etc.) Les vertus de l’AUDACE en tournant partout sans remplir des tonnes de demandes d’autorisation : un sourire, un complice sur place et
hop, ça tourne. Et ça tourne bien, puisqu’il existe aujourd’hui des cellules KINO un peu partout dans le monde, aux USA, en Australie, France, Belgique, Finlande, au Bénin, à La Réunion, au
Sénégal ou en Allemagne.
L’été 2007, ma fille Lauranne a passé six semaines au Québec, stagiaire au Festival
International de microcinéma où elle a rencontré moult kinoïtes, dont Christian Laurence. En rentrant à Clermont-ferrand, elle a fondé Volkino- le KINo des VOLcans- aujourd’hui fort d’une
quarantaine de passionnés qui réalisent et projettent leurs films chaque mois tout en poursuivant leurs études ou en travaillant, car pour l’instant- et c’est navrant- aucune structure
officielle, aucun producteur installé ne les aide. En France, on a du mal avec les francs-tireurs qui sortent des sentiers balisés.
Alors ça leur rapporte quoi ? Le plaisir de maîtriser de mieux en mieux la caméra, de
voir leur public grandir chaque mois, de s’exprimer et de FAIRE, surtout : « Au lieu de rêver au plan d’enfer qui nous permettrait de trouver un prod’ ou une subvention, on réalise, on
créée… et on a des arguments concrets pour prouver notre motivation et déposer un dossier de financement. »
Voilà. Ils font partie des D’jeunz qui ont tout compris, en particulier que la dynamique de
groupe est plus féconde que la compétition individuelle et l’enthousiasme plus moteur que la peur et le ressentiment. Ils ont aussi appris à surfer sur les nouvelles technologies pour
se faire connaître et recruter, et rêvent évidemment du sort du clip « Marly Beaumont », devenu tube pour un coût de 220 €.
Au Québec, Patrick Peris, (sur la photo en train de se faire couper les cheveux par
Lauranne) ex-ouvrier du bâtiment, est aujourd’hui vidéaste sollicité pour réaliser des clips par des chanteurs renommés, Olivier Gilbert est passé de la banque à la vidéo, et Martine Asselin, l’un des piliers de KINO Québec, a réalisé plusieurs longs et moyens métrages
diffusés à la télévision, dont le documentaire « la grande amoureuse » tourné avec moi. Aucun n’est riche- d’ailleurs rêvent-ils de l’être ?- mais tous vivent de leur
passion.
Dans le même esprit, j’ai rencontré à Paris Florent NOUVEL, prof de lycée de moins de 30 ans, auteur-compositeur- interprète et excellent pianiste. Il
a écrit une chanson sur le Vélib que LCI a diffusée, lui donnant une notoriété inattendue. Je l’ai rencontré, on a sympathisé, et je lui ai demandé d’essayer de mettre en musique mon texte
« 40 ans le bel âge ». Il s’apprête à produire son premier album. Allez le voir sur scène, il sera demain samedi 7 juin à 21h au 24 bis rue Gassendi (75014)
et c’est vraiment un très grand artiste : il mesure 1m99 !
Martine, Olivier et le tee-shirt KINO
Debout sur le trottoir, le jeune homme faisait remplir à d’accortes mères de famille des questionnaires sur
les produits laitiers. Je me suis approchée : « Puis-je vous offrir un
café ? »
Il a sursauté, crayon à la main. Perturbé dans sa logique de sondeur qui pose
les questions. J’ai reformulé la mienne : « Quel effet cela vous ferait si une femme vous
proposait de prendre un café avec elle ?
-Une femme ? Quelle
femme ?
-Moi, par exemple. Je viens de vous le proposer.
- Ca me fait drôle. Jamais une fille ne m’a abordé.
-Et à l’inverse, vous arrive-t-il de proposer un café à une fille ?
Il a rougi, souri, finalement intéressé : « Non. En fait je ne l'ai jamais fait.
-C’est pourtant la meilleure façon de faire connaissance: leur parler. »
Il en a convenu, a reconnu l’absurdité qu’il y a à discuter des heures sur Internet avec des filles qu’on ne verra
jamais, le côté convenu des lieux libertins où l’on fait l’amour sans ambages avec de parfaites inconnues et l’aspect « entretien d’embauche » assez glaçant des speed dating où l’on se
doit de séduire une fille en 7 minutes chrono sans rien connaître d’elle.
« C’est étrange, vous ne trouvez pas, de faire si compliqué au lieu de tout bonnement dire à une fille qui vous plaît « puis-je vous offrir un café ». Ou qu’une fille vous le
demande.
- C’est vrai, mais ce n’est pas facile de parler aux inconnus. »
- Sauf si vous vous souvenez que tous vos amis ou vos amantes
étaient des inconnus la première fois où vous leur avez parlé. »
Il m’a finalement donné son numéro de téléphone. Je voulais juste observer sa réaction à mon invitation à la fois simple et incongrue. Je ne sais pas si je l’appellerai, mais je proposerai d’autres cafés à d’autres inconnus.
Sur ce, je vous abandonne pour quelques jours.
Votre fille a vingt ans, que le temps passe vite
Madame, hier encore elle était si petite
Et ses premiers tourments sont vos premières rides
Madame, et vos premiers soucis
Lauranne a deux heures (en haut à
gauche), huit mois (au milieu), un an (en bas)
On n'a pas tous les jours vingt ans,
Ça nous arrive une fois seulement,
C'est le plus beau jour de la vie.
Alors on peut faire des folies.
L'occasion il faut la saisir
Payons-nous un petit peu de plaisir,
Nous n'en ferons pas toujours autant,
On n'a pas tous les jours vingt ans !
(Berthe Sylva, chanson de Potier et
Raiter)
Avoir deux filles aussi belles, j'en reviens pas. C'est moi qui ai fait ça? (le père aussi, OK...)
Je vous
parle d'un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître…(C. Aznavour)
Ca y est, je ne pourrais plus te chanter cela !!!
BON
ANNIVERSAIRE MA LOULOUTE !!!
Pour rassurer quelques blogo/internautes qui me croient déprimée vu le ton de certains de mes billets face à l’état du monde : non, je ne suis pas déprimée, c’est le monde qui est souvent déprimant ces jours ci et même avant J . Je pousse des coups de gueule qui me donnent des poussées d’adrénaline fatigantes, mais je suis aussi très jubilatoire chaque fois que j’arrive à contourner les chemins par lesquels la pensée dominante veut nous faire passer ! Dans ce genre positif, le débat de Sciences Frontières que j’ai animé à Marseille avec plein de gens sympas, dont voici le lien .
http://www.terre.tv/indexvod.php?case=1&ref=00907
Et dans le genre évasion exquise, il y a le dernier livre de Michèle Decoust et Nicole Viloteau : « La transversale sauvage » (éditions Panama) J’ai connu Michèle Decoust à la revue « Autrement » dans les années 75/78, cette entreprise devenue une maison d’édition prolifique et de qualité était à l’époque un repaire d’allumés comme nous qui voulions observer les mutations de l’époque et expérimenter comment vivre « Autrement ». Je l’ai fait en explorant les comportements humains et notamment amoureux, Michèle en explorant le monde, munie de sa caméra et de son stylo.
Son texte met en scène des personnages hors normes, ancrés dans l’amour de leur terre d’Australie, dans l’amour de la terre tout court. Ancrés dans le réel et les choses élémentaires de l’existence, ce qui ne signifie pas qu’ils vivent de façon étriquée, au contraire. Leur existence est une aventure qui fait rêver, rêve magnifié par les superbes photos de Nicole Viloteau. Tant de beauté donne envie de partir illico dans l’île-continent, ou à tout le moins de sortir de la grisaille pour vivre des émotions essentielles et fortes.