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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 13:54
On ne vit pas de sa plume... Cette expression, reprise chaque fois qu'on parle de la condition des auteurs reflète la réalité: 98% des personnes qui ont publié un livre n'en vivent pas. Les médias ne parlent que des best-sellers, mais les milliers d'autres livres publiés sont considérés comme de bonnes ventes dès qu'ils dépassent 1500 ex vendus. Ce qui est loin de représenter un pactole.
 
Un livre à 14,22 HT, soit 15 euros en librairie rapporte entre 1,13 euros et 1,42 euros à l'auteur. Sur lesquels il doit acquitter une TVA de 10% alors que la TVA sur les livres est de 5,5%... plus les cotisations sécurité sociale, vieillesse, CSG, CRDS, etc, soit plus de 18% à déduire des droits d'auteur, donc dans le meilleur des cas 1,16 euros par exemplaire d'un roman que l'auteur aura mis parfois un an à écrire, et qu'il ne touchera qu'un an plus tard. Autrement dit: écriture en 2017, publication en 2018, calcul des droits fin 2018, paiement entre avril et septembre 2019 suivant les éditeurs. Dans l'hypothèse d'une vente très convenable de 1500 exemplaires: 1740 euros pour deux ans et demi de vie d'auteur, soit 58 euros par mois. 😞
 
Heureusement, reste la publication en poche, qui multiplie souvent les ventes par cinq ou dix. Pour un poche à 6,64 HT, l'auteur touchera non pas 66 centimes, mais 33 centimes (moins les cotisations sociales) car l'éditeur initial à droit à 50% des sommes versées par l'éditeur poche.
 
Le 23 avril, jour de la St Georges, a eu lieu la Journée internationale du Livre et du Droit d'auteur, importante en ces temps numériques où l’habitude des téléchargements gratuits fait qu'un livre semble toujours cher, même à des personnes qui déboursent sans sourciller la même somme pour un sandwich et un demi...
"On ne vit pas de sa plume" est donc bien une réalité mais, plus grave, nie le fait qu'écrire n'est pas qu'une passion mais aussi un métier qui demande des heures et des heures de travail, de réflexion, de correction. Imagine-t-on dire à un enseignant ou un boulanger passionné par ses élèves ou ses pains: "On ne vit pas de l'enseignement ou de la boulangerie"?
Pourquoi ce qui est culturel- car le même phénomène se retrouve pour les compositeurs, les peintres, les dessinateurs de BD- est-il traité comme un aimable passe-temps que les artistes ont bien de la chance de pratiquer?
 
Parce que la culture est considérée comme un luxe alors qu'elle est indispensable: si dans la préhistoire on a dessiné sur les parois des grottes sans espoir d'avoir un public ni celui de vendre ses œuvres, c'est bien parce que l'art est vital. Il est aussi le meilleur rempart contre la violence, et c'est pourquoi existent de multiples initiatives d'ateliers artistiques pour aider à réparer des vies brisées par la violence. Elle est indispensable à la santé: la musique, la lecture, le théâtre aident à retarder les effets de la maladie d'Alzheimer.
 
On me dira peut-être: "Si on ne vit pas de sa plume, pourquoi continues-tu à écrire?" Parce que j'ai exercé un métier- le journalisme- qui m'a passionnée et permis de vivre, justement. Mais force est de constater que si en 42 ans de journalisme j'ai écrit des centaines d'articles sur les sujets les plus divers (écologie, juridique, société, sexualité, politique, culture) il est rarissime qu'on me parle d'un de mes anciens articles, alors que je reçois encore dix ans ou vingt ans après leur publication des lettres de lectrices ou lecteurs qui me disent combien un de mes livres a compté pour elles/eux.
 
C'est sans doute pour ce goût d'éternité qu'on a envie d'écrire des livres.

 

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14 février 2019 4 14 /02 /février /2019 10:43

Hier, j'ai longuement parlé avec un GJ qui tenait un stand appelé "Nourrissez les Gilets Jaunes" où ils offraient soupe aux choux, betteraves, saucisson, fromages et boissons à qui voulait, gratos, grâce à des récupération d'invendus chez les maraîchers et producteurs du coin. Des tonnes de bouffe qui aurait été jetée sans cette récupération.
Il y a mieux: le groupe GJ63 réfléchit à des modes de lutte au-delà des manifs et ont choisi d’œuvrer pour l'autonomie alimentaire, considérant que si on produit sa nourriture, on devient vachement moins dépendant de tous les pouvoirs.
Ils ont donc demandé à plein de privés (aucune demande auprès des administrations ou des élus car c'est bien plus long) des terrains à cultiver et se sont vus offrir ou prêter des hectares de parcelles tout autour de Clermont et au-delà: champs que le paysan ne cultive plus, jardins abandonnés parce que le proprio se fait vieux et que la terre est basse, parcelles qui n'appartiennent plus à personne etc. Le fait qu'on leur ait offert prouve par ailleurs la sympathie qu'inspire le mouvement en milieu rural ou péri urbain.
Ils sont donc en train de travailler ces terres pour semer quand ce sera la saison, et envisagent aussi de cultiver des poules.
"Nourrissez les GJ" est un mouvement national, voire international et il en existe sûrement un dans votre département, qui vous permettra de cultiver dans la joie et la bonne humeur, en bio ou permaculture qui plus est, voire en créant des forêts nourricières. (eh oui, une forêt, ça pousse tout seul, sans engrais ni pesticides, exemple à suivre...)
On est bien loin des images de violences et des débats stériles sur ce mouvement qui veut maintenir l'énergie collective qu'ils ont découverte après des années d'isolement et de sentiment d'impuissance, et qui leur donne confiance.
Jimmy m'a dit: "On ne lâche rien, mais on sait déjà qu'on a gagné, qu'on ne reviendra pas en arrière". Pour nous, dit-il, RIC ne signifie pas "référendum d'initiative populaire" mais "retour de l'intelligence collective". C'est pour cela qu'ils ne veulent pas de leaders alors que les médias s'évertuent à chercher des meneurs, des têtes de liste et des "figures reconnues" du mouvement.
Ils ont beaucoup insisté sur le plaisir qu'ils prennent à travailler la terre ensemble, et sur le plaisir de se découvrir mille fois plus intelligents en bossant collectivement sur plein de sujets. Bref, ils ont la pêche et confiance en eux et la certitude- que je partage- qu'il est possible de vivre mieux et plus heureux en rejetant le système actuel. Tout le monde le sait d'ailleurs: écologie et capitalisme sont incompatibles.

Tiens, je viens d'ailleurs d'entendre un reportage sur le commerce mondial des roses à l'approche de la Saint Valentin: roses cultivées au Kenya, transportées par avion en Hollande, importées à Rungis, distribuées chez les grossistes puis chez les fleuristes par camions. Une empreinte carbone incroyable pour avoir au final une rose cueillie depuis 8 à 10 jours au Kenya, et qui ne tiendra pas longtemps dans un vase. Alors pour la Saint Valentin, offrez des bisous et des câlins, mais pas de roses! En juin, elles seront superbes chez les pépiniéristes locaux, vous pourrez m'en offrir à la Saint Jean!
https://www.facebook.com/Pipioot.laty…/…/10218300506082960/…

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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 19:32

Ce petit bruit, c'est celui d'une paysanne chassée de ses terres qui gratte le petit lopin de terre qui lui reste, ce bruit là, c'est celui des tronçonneuses qui déforestent, et ce petit bruit, c'est celui de votre stylo qui fait un chèque pour CCFD- Terres solidaires. (Comité catholique contre la faim- Terres solidaires)” Je cite de mémoire ce spot radio de CCFD-TS qui me gêne .

 

Certes, les actions de terrain menées par cette ONG sont utiles. Louables aussi l'effort qui consiste à parler de l'expropriation des paysans par de grandes multinationales et de la déforestation pour les plantations destinées aux biocarburants qui ruinent l'agriculture vivrière et l'équilibre écologique de nombreux pays.

 

Mais ce qui me gêne- grandement- c'est de conclure juste par un appel aux dons des particuliers, voire aux legs. C'est fou ce que les ONG, face au vieillissement des populations, se muent en vautours guettant les héritages :)

 

Pas un mot dans ce spot sur la nécessité de traduire en justice et de condamner les responsables de ces exactions alors que des lois existent pour sanctionner les expropriations forcées, les assassinats de militants écologistes, la main-mise des multinationales sur les terres paysannes. Pas un mot sur le fait que la faim, là où elle subsiste, résulte d'un système mondial fondée sur une non répartition des richesses et leur accaparement par une poignée de sociétés et de riches propriétaires. On le sait, l'agriculture mondiale produit de quoi nourrir 9 milliards d'habitants, et nous ne sommes que 7 milliards.

 

De plus en plus, les États comptent sur les ONG pour pallier les conséquences du capitalisme mondialisé: s'occuper des réfugiés, faire face à l'urgence, aider les plus fragiles. Et pour qu'elles puissent le faire, appel aux dons, à la compassion, à la solidarité. Qui sont effectivement de bonnes choses, mais ne constituent que des pansements superficiels là où il faudrait s'attaquer aux causes: ne pas soutenir des régimes autoritaires, ni vendre des armes aux belligérants, que ce soit côté gouvernemental ou côté rebelles. Tant qu'il y a commerce d'armes, il y a tentation de s'en servir...

 

Bref, tout se passe comme si les citoyens devaient, au nom de l'émotion et de la solidarité, financer la réparation des conséquences de politiques qui génèrent guerres, misère et désastre écologique.

 

En 1789 et 1793, face aux inégalités, il y a eu la révolution française, avec certes des excès, mais également beaucoup de progrès pour les plus démunis. En 1848, 1870, 1936, 1968, c'est par le rapport de forces qu'ont été conquis des droits et améliorées les conditions de travail, les salaires, l'égalité homme/femmes, etc.

 

1968/2018? Au vu du mécontentement grandissant et de la politique régalienne actuelle, on aurait pu le penser, et puis non: tout est passé, sans même de vaseline pour adoucir les choses. Et pas une tête dirigeante n'a sauté. La démocratie se résume à cliquer sur “j'aime” ou à signer un chèque!

 

Pour un peuple qui a su se débarrasser d'un roi, y a pas... on a perdu la main!

https://www.youtube.com/watch?v=Jhe3IYFjiWU

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 11:50

 

"Ce qui trouble Lola" est un roman qui a déçu pas mal d'hommes, décontenancés par cette héroïne qui les observe, prend l'initiative, n'a pas peur d'eux. Où est l'érotisme hors du schéma basique "Homme riche et beau, donc dominant/ femme jeune et niaise, donc soumise". Avec entre les deux le divin phallus, fort peu convoqué dans "Ce qui trouble Lola."

En fait, plus qu'un érotique, c'était (version papier épuisée) un roman féministe sur le désir.

En cette journée des femmes, en voici un extrait, largement autobiographique.

BRÈVES DE COMPTOIR

Peu à peu, Lola apprend à hanter les lieux des hommes sans se faire remarquer. Elle se fond dans le paysage, elle devient transparente, ils ne se retournent plus sur elle lorsqu’elle entre dans un café. Elle commande un verre, ouvre un livre qui lui sert de paravent et reste à l’écoute. Saisir leurs paroles, regarder comment ils vivent lorsqu’ils ne sont plus en représentation... Ils boivent debout, solides sur leurs jambes un peu écartées. Lola entend les nouvelles du quartier, puis très vite les dernières blagues.

Dis donc, Thierry, tu connais la différence entre une pute et une salope ?

L’interpellé ouvre la bouche pour répondre, rien ne vient, c’est trop bête il l’a vue lui aussi, un copain la lui a expédiée sur son PC, mais impossible de s’en souvenir. Le troisième a la réponse, il déclame fièrement :

La pute baise avec tout le monde, même avec toi. La salope baise avec tout le monde, sauf avec toi. »

Les hommes s’esclaffent, le second veut rattraper son trou de mémoire, il lève la main, hilare :

Tu a oublié l’emmerdeuse ! Tu sais ce que c’est, une emmerdeuse ?

C’est ma femme », dit l’un. Rires des deux autres.

–  Presque. L’emmerdeuse, elle ne baise avec personne, même pas avec toi.

Ouais, ou alors elle baise avec toi, mais mal !

Est-ce ainsi que vivent les hommes lorsqu’ils sont entre mecs ? Lola lève la main comme si elle avait besoin de quelque chose, le patron du bistrot l’avait oubliée, il l’interroge du regard. D’une voix claire, sereine, elle lance :

Je voudrais savoir : moi qui aime baiser avec beaucoup de monde, mais pas forcément tout le monde et pas forcément vous, je suis quoi : une demi salope ou un quart de pute ? 

Le patron bredouille, il s’excuse, ils n’ont pas dit cela pour elle, sûrement pas, ils s’excusent, c’est pour rire entre hommes… Lola sourit, elle ne l’a pas mal pris, mais elle aimerait qu’ils lui expliquent pourquoi une femme qui aime baiser est forcément une pute ou une salope, à tel point qu’un violeur croit toujours se disculper en affirmant « elle était consentante, la salope ! » Silence gêné. Lola pénètre plus avant sur leur territoire, elle leur propose gentiment d’imaginer une femme aux seins lourds qui adorerait les sucer bien à fond, une qui leur ferait à tous ce dont ils rêvent, bref, une salope, et pourtant, n’est-ce pas ce genre de femme qui les fait bander rien que d’y penser ? Elle leur parlerait chinois, ils n’auraient pas l’air plus sidérés. Ils attendaient des protestations de femme outragée, voire des insultes ou un silence réprobateur. Elle aurait payé sa consommation sans mot dire et serait partie la tête haute, les épaules raides pour montrer son mépris des machos, mais celle-ci vient sur leur terrain avec des mots qu’ils comprennent, elle titille là où chacun d’eux sent déjà que ça durcit, elle leur fait miroiter des images de filles pulpeuses aux lèvres mouillées, et le plus fort de tout, c’est qu’elle le fait avec une élégance et un air de ne pas y toucher qui montre l’habitude qu’elle a d’y toucher, justement, et sans crainte. Cette fille là, ils le sentent, connaît bien des braguettes plus richement dotées que la leur, et ça les impressionne. Dans un autre contexte, ils la trouveraient couillue…

Le patron est plus jeune que les trois clients, il a une tête de brave type marié, deux enfants- c’est exactement ce qu’il lui dit « je suis marié, j’ai deux gosses, deux beaux petits gars »- il a l’habitude de taper le carton le jeudi soir avec ses potes et, s’ils ont le temps, d’aller mater un peu sur les boulevards, consommer parfois, pas trop, peur d’attraper des maladies et puis la gêne, aussi, rentrer chez lui après une passe le met mal à l’aise. Il s’assoit sur la chaise à côté de Lola « Vous permettez ? » Tout de suite il précise qu’il adore sa femme, tous les maris aiment leur femme, mais bon « vous savez ce que c’est » …

Lola le coupe, elle n’en sait rien justement, elle n’a pas de bite et n’imagine pas les exigences de la bête, mais à elle aussi, il arrive d’avoir des envies impérieuses, juste pour le plaisir et surtout par désir. Pour jouir, elle se débrouille très bien toute seule, elle a des doigts et tout ce qu’il faut. Il est surpris et heureux de l’entendre, il n’a pas l’habitude de parler de sexe avec les femmes, même pas la sienne. Avec les potes, il en parle beaucoup, mais toujours en blaguant, ça ne vole jamais très haut… »

Les trois consommateurs viennent payer leur consommation à la table de Lola, le patron prend les pièces sans même recompter, il leur serre distraitement la main « salut Thierry, salut Marc, à demain », visiblement ailleurs. Lola profite du calme avant les premiers consommateurs de l’après-midi, elle prend la main du patron, la retourne dos sur la table, trace avec son index des lignes le long des lignes de sa main, effleure le poignet. L’homme en reste bouche bée, la caresse anodine sur sa paume lui fait un effet terrible, il ne s’y attendait pas. Elle lui demande de quoi il aurait envie s’il pouvait choisir, il ne répond pas, il est gêné, elle lui propose quelques idées, des scénarios torrides qui le mettent dans tous ses états. Lola poursuit sa caresse lente sur le bras du gars, il s’enhardit et suggère une variante au scénario, elle l’encourage, lui dit d’aller encore plus loin, on peut tout imaginer …

Après quelques minutes il n’y tient plus, il porte machinalement l’autre main à sa braguette et se masturbe doucement à travers le tissu, il aimerait aller se soulager aux toilettes mais il doit rester à son poste, un client pourrait arriver. Il pense qu’il ferait bien de regagner son comptoir pour boire un verre d’eau glacée, voire s’en jeter un sur la figure, mais la tentation de rester est plus forte, Lola lui joue Shéhérazade au pays des merveilles, elle lui invente des fantasmes doux ou brutaux, des caresses qu’il imaginait sans y croire et d’autres qu’il n’imaginait même pas. Il a les yeux écarquillés d’un gamin, le visage rouge, le souffle court :

Vous alors, vous êtes une femme très libre !

Lola s’amuse :

Vous voyez bien qu’il y a d’autres mots que salope…

 

 

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 23:56

Octobre 2017 est plein d'anniversaires historiques. Je ne parlerai pas de la rĂ©volution bolchevique de 1917 que je ne connais pas assez, d'autres le feront mieux que moi. Cependant, je suis agacĂ©e que l'anticommunisme chronique en Occident amĂšne Ă  cĂ©lĂ©brer largement le sacrifice des 418 500 amĂ©ricains morts pour vaincre le nazisme en 1944 , et beaucoup moins les 27 millions de morts soviĂ©tiques qui ont tenu le front de l'Est contre les nazis au prix de souffrances trĂšs bien racontĂ©es- entre autres- par le prix Nobel de littĂ©rature Svetlana Alixievitch dans “la guerre n'a pas un visage de femme”.

9 octobre 1967: il y a tout juste 50 ans Ernesto “Che” Guevara est exĂ©cutĂ© par un agent de la CIA aprĂšs avoir Ă©tĂ© capturĂ© par l'armĂ©e Bolivienne.

15 octobre 1987: Thomas Sankara, prĂ©sident du Burkina Faso (anciennement Haute-Volta) est assassinĂ© lors du coup d’Etat menĂ© par son ami Blaise CompaorĂ©, avec le soutien de la France et d’HouphouĂ«t-Boigny alors prĂ©sident de CĂŽte d’Ivoire.  Quelques semaines auparavant, Jean Ziegler, rapporteur de l’ONU pour le droit Ă  l’alimentation – un homme formidable dont on devrait lire et relire les livres- avait rencontrĂ© Thomas Sankara qui souhaitait cĂ©lĂ©brer la mĂ©moire du Che. Sankara, qui avait alors 38 ans, s'Ă©tait tournĂ© vers Ziegler :

"Il avait quel Ăąge, le Che, lorsqu’il est mort ?

– 39 ans. 

Sankara avait murmurĂ©, pensif : « Est-ce que j’arriverai jusque lĂ  ? Â»

Sankara avait choisi le nom Burkina-Faso qui signifie « pays des hommes intĂšgres Â» et imposĂ© Ă  son peuple une rigueur et une honnĂȘtetĂ© peu courantes en politique. Les BurkinabĂ© lui devaient l'Ă©ducation et le logement gratuits, des centres de santĂ©, et une amĂ©lioration considĂ©rable du statut de la femme. Il avait lancĂ© un programme global de dĂ©veloppement : constructions d’écoles et d’hĂŽpitaux, plantation de millions d’arbres pour faire reculer le Sahel, redistribution des terres aux paysans , Ă©lĂ©vation des prix agricoles et suppression des impĂŽts agricoles, institution de Tribunaux Populaires de la RĂ©volution (TPR) pour lutter contre la corruption (aucune peine de mort n’y sera prononcĂ©e), interdiction de l’excision, rĂ©glementation de la polygamie, participation des femmes Ă  la vie politique, constructions de logements accessibles Ă  tous, etc. Sans oublier la culture, avec le Festival Panafricain de cinĂ©ma et de tĂ©lĂ©vision Ă  Ouagadougou, et Ă  Bobo-Dioulasso, des rassemblements de musiciens venus du monde entier.

Hormis la date de leur mort Ă  vingt ans d'intervalle, pourquoi rapprocher Che Guevara et Sankara ? Parce que tous deux voulaient rĂ©duire l'injustice Ă©conomique et les Ă©carts entre riches et pauvres. Tous deux rĂȘvaient d'un monde nouveau (Guevara disait « un homme nouveau Â» et c'est sans doute son erreur fondamentale: avoir cru que tous les hommes adhĂ©reraient Ă  son idĂ©al Ă©galitaire). Ils ont connu de fortes oppositions et y ont rĂ©pondu par la force : tribunaux populaires, et - pour Che Guevara- un certain nombre d’exĂ©cutions d’opposants.

Il y a dans les deux cas un idĂ©al terni par un glissement autoritaire, mais ce glissement autoritaire rĂ©pondait aux attaques d’ennemis furieux de voir deux pays essayer de sortir de l'idĂ©ologie et de la logique capitaliste ou colonialiste.

Certes, il y a Ă  redire sur les dĂ©rives de la rĂ©volution Cubaine.  Ceux qui prĂ©sentent aujourd’hui le « mythe Guevara Â» comme un guerrier sanguinaire ne s’en privent d’ailleurs pas, sans que cela les gĂȘne pour autant d’aller faire la cour Ă  des rĂ©gimes (Chine, Russie, Qatar, Arabie Saoudite, Maroc) qui ont un nombre infiniment plus Ă©levĂ© de morts et de prisonniers politiques Ă  leur actif, ou de s’émerveiller du dĂ©veloppement de l'Asie oĂč les conditions de travail peuvent s'apparenter Ă  de l'esclavage.  

1986, 1998, 2001,2004, 2007 : plusieurs sĂ©jours Ă  Cuba, dont un en voiture avec un ami parlant espagnol, m'ont permis de loger chez l’habitant et d'Ă©changer avec des cubains hors des circuits touristiques. Ils critiquaient beaucoup de choses du rĂ©gime Castriste avec une Ă©tonnante libertĂ© de parole, y compris dans les restaurants oĂč nous les invitions et oĂč jamais aucun policier n'est intervenu pour museler leur parole. Ils reconnaissaient la qualitĂ© des Ă©coles, celle des mĂ©decins cubains, le droit Ă  la culture, mais surtout ils avaient la fiertĂ© d’ĂȘtre Cubains, la fiertĂ© d’ĂȘtre un peuple libre, non colonisĂ©, non annexĂ© aux États-Unis, mĂȘme s’ils manquaient de certaines libertĂ©s individuelles et le dĂ©ploraient.

A Cuba en 2001, bien avant le Grenelle de l’Environnement, j'ai vu une pancarte dans un magasin d’État indiquant : « Avant d’acheter quelques chose, demande toi si tu en as besoin, si l’objet a Ă©tĂ© fabriquĂ© dans de bonnes conditions, s’il ne nuit pas Ă  l’environnement Â».  A la Havane, j’ai dĂźnĂ© avec une danseuse qui m’a racontĂ© son enfance misĂ©reuse sous le dictateur Batista, petite fille d’ouvriers agricoles dans l’Est de l’üle. 

" Sans Castro, jamais je n’aurais appris à lire, jamais je ne serais devenue danseuse!".

Elle en pleurait. De reconnaissance.

Che Guevara et Thomas Sankara  sont morts avant que le pouvoir ne les pourrisse
 et j'ai la nostalgie d'une Ă©poque oĂč des dirigeants pensaient que leur devoir Ă©tait d'amĂ©liorer les conditions de vie des populations.

Aujourd'hui l’idĂ©e mĂȘme d’un monde moins inĂ©gal est qualifiĂ©e d’utopie. Ceux qui s’en offusquent dĂ»ment sommĂ©s d’ĂȘtre rĂ©alistes et d'accepter "la mondialisation malheureuse" (titre de l'excellent ouvrage de Thomas GuĂ©nolĂ©), la loi du marchĂ©, l’État gĂ©rĂ© comme une entreprise, en oubliant que ces piliers de l’économie prĂ©datrice ne sont pas des lois biologiques ou physiques mais des crĂ©ations purement humaines. Et inhumaines.  Regret lancinant, je me demande pourquoi, comment la gauche- je parle de la vraie gauche- a laissĂ© passer l'occasion de vĂ©ritablement “changer le monde”.

En 2009, invitĂ©e Ă  l'ambassade de Cuba en France pour fĂȘter le cinquantenaire de la RĂ©volution cubaine, j'ai Ă©tĂ© frappĂ©e par cette phrase quasi prĂ©monitoire de l'attachĂ© d'ambassade:

"On me demande souvent quelles seront les luttes du futur. Cela dĂ©pend des pays et des contextes, mais dans certains pays,  il faudra reconquĂ©rir les droits sociaux que les gĂ©nĂ©rations passĂ©es avaient obtenu au prix de beaucoup d’énergie et mĂȘme de leur vie, et qui ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©s parfois en quelques mois. "

Paroles d'une brĂ»lante actualitĂ©, y compris en France, pays rĂ©putĂ© tout de mĂȘme pour son “modĂšle social” et sa douceur de vivre... et pour avoir fait plusieurs rĂ©volutions! Alors je me demande pourquoi tant d'inertie aujourd'hui... Si je continue Ă  aller aux manifs alors que je ne crois plus en leur efficacitĂ© , c'est juste pour me sentir moins seule et croiser les regards chaleureux de personnes, qui, comme moi, pensent qu'il est impossible d'ĂȘtre totalement heureuse- mĂȘme quand on est privilĂ©giĂ©e- face Ă  un ocĂ©an d'injustices. Si je monte des projets crĂ©atifs avec des jeunes aussi foldingues que je le suis restĂ©e, c'est pour continuer Ă  croire que des jeunes viendra quelque chose de nouveau, qui redonnera le goĂ»t du bonheur Ă  tous.

J'entends d'ici l'ironie cinglante d'anciens camarades gauchistes, pour certains convertis Ă  la doxa Macroniste, mais je me souviens qu'il y a cinquante ans, aussi dĂ©sabusĂ© que je le suis aujourd'hui, Pierre Viansson -PontĂ© Ă©crivait dans “Le Monde”: “La France s'ennuie”, en dĂ©plorant l'immobilisme et la rĂ©signation ambiantes.

Quelques semaines plus tard, c'Ă©tait mai 68.

https://www.youtube.com/watch?v=MdwEM_SREzc

 


 


 


 

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 13:18

J'ai un bloqueur de pubs sur mon ordi, ce qui me permet de lire quantité de blogs, dont celui-ci, sans être harcelée par des panneaux publicitaires. Du coup, je ne sais pas quelles pubs me sont imposées. Il faut savoir que over-blog impose aux blogueurs des pubs et qu'il faut payer si on n'en veut pas. Le bloqueur de pubs- adblock ou ublock- voici la solution! Mais voilatipa que j'ai reçu ce message de la régie qui vend des pubs sur overblog, à propos de "Jouer au monde":

" Votre blog est classé dans un groupe qualitatif qui diffuse des publicités de marques. Les régies qui diffusent ces annonces sont très regardantes sur les contenus qui peuvent être associés.
Nous avons été alerté que votre catégorie "eros" http://fsimpere.over-blog.com/tag/eros/5 contrevient à leur niveau d’exigence par rapport à son contenu.
Nous pouvons vous laisser dans ce groupe qualitatif à condition que vous modifiez votre article avec les termes pornographiques. Dans le cas contraire, nous nous verrions dans l’obligation de baisser le niveau de qualité des publicités diffusées sur votre blog (avec potentiellement des publicités de sites de rencontres)."
Il vous faut donc faire en sorte de retirer tout contenu un peu "olé, olé" sur votre blog afin que ce dernier ne soit pas mis hors du groupe qualitatif auquel il appartient.

En cliquant sur le lien incriminé et donc l'article ayant donné lieu à "alerte", je m'aperçois qu'il est féministe, libre, mais en aucun cas pornographique. Pas question donc que je change quoi que ce soit, je déteste toute forme de censure. Par ailleurs, la menace de baisser le niveau de qualité des pubs avec "potentiellement des publicités de sites de rencontres" est assez rigolote et on devrait prévenir ces sites de l'estime en laquelle ils sont tenus par ceux qui leur pompent du fric! L'argent, il est vrai, n'a ni odeur ni exigence morale...

Je vous suggère donc, amis et amies de l'amour, du sexe et de la liberté d'expression, de continuer à fréquenter mon blog, avec un bloqueur de pub qui vous garantira une lecture sereine. Comme ces pubs ne me rapportent pas un centime, vous ne me priverez de rien

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 12:28

L'idée d'entrer "dans la tête d'un cancérologue" et de montrer qu'au-delà du médecin, c'est aussi un homme ou une femme avec ses douleurs et ses joies, sa vie privée et ses engagements publics, m'est venue en deux temps. D'abord il y a longtemps, lorsqu'une de mes amies, professeure de collège, croisa à la piscine deux de ses élèves d'une classe réputée difficile qui s'exclamèrent: "J'y crois pas! La prof en maillot de bain!" Loin de lui nuire, comme elle le craignait, cette découverte par les deux ados que la prof avait une vie hors du collège la rendit à la fois plus populaire et plus respectée.

Le second déclic se produisit pendant que je rédigeais la brochure sur les essais thérapeutiques à l'origine de ma rencontre avec le professeur Erick Gamelin. Un malade m'avait confié qu'il aimerait bien, ayant participé à deux essais, en connaître les résultats: "On donne notre corps à la science, ce serait la moindre des choses." Je transmis la demande au responsable de l'étude, un jeune et très talentueux cancérologue qui me répondit qu'il n'avait pas encore les résultats définitifs des études. "Quand vous les aurez, soyez sympa, envoyez-les à monsieur X..." - Quand je les aurai, lui ne sera plus là" me répondit-il froidement. C'était réaliste, mais glaçant, et  j'eus urgemment envie de raconter l'histoire d'un cancérologue à la fois scientifique et humain, celui dont rêve toute personne confrontée à la maladie.

Nos entretiens démarrèrent doucement: Erick Gamelin se demandait pourquoi diable je voulais qu'il me raconte sa vie, je me demandais comment agencer ce qu'il me racontait avec mes propres souvenirs de journaliste médicale et, je l'avoue, mes souvenirs d'amis proches revenus hanter ma mémoire tout au long du processus d'écriture. Comment, surtout, faire de ces bribes disparates un vrai livre...

C'est alors que se produisit ce miracle de l'écriture qui m'est arrivé plusieurs fois, la collision entre le réel et la fiction, les rêves et la réalité. Au cours d'une de nos conversations, Erick Gamelin s'anima soudain en me parlant de son goût pour les grands espaces et de sa fascination pour les bisons. C'était pour le moins inattendu, et totalement romanesque. De ces quelques phrases, je fis un ressort important du livre, avec par exemple cette conversation entre lui et un de ses jeunes patients:

Je ne sais pas si ton père t’en a parlé, mais je suis allé aux États-Unis au début de mes études de médecine, l’été après la seconde ou troisième année. J’ai sillonné la Californie et l’Arizona...

Je lui raconte mon émerveillement devant les paysages de western et la sensation jubilatoire de me trouver dans un décor  de cinéma, avec le désert à perte de vue et d’énormes cactus au bord des routes. J’avais tout aimé là-bas, hormis la nourriture: la terre rouge, la poussière, la brume de chaleur qui fait trembler l’horizon et ces drôles de villes bâties à la va-vite, qui donnent l’impression que les pionniers se sont contentés d’enlever les roues de leur mobile-home pour en faire des maisons. Je décris à Corentin les séquoias géants, les squelettes d’animaux desséchés en plein soleil et les haltes dans des stations-service en plein désert où les clients du saloon, avec leurs bottes à éperons et leur chapeau à bosses semblent déguisés mais sont en fait de vrais cow-boys, pour la plupart embauchés à la semaine dans des élevages de bisons.
Tu vois, si je n’étais pas médecin, je plaquerais tout pour aller élever des bisons en Amérique. C’est un rêve de gosse, non ?
Pas de gosse, toubib. Tout simplement un rêve. Je ne t’avais jamais entendu parler aussi longuement et avec autant d’enthousiasme ! Tu sais quoi ? Si tu y tiens vraiment, il faudra le réaliser un jour. Y a rien de pire que de rester avec un rêve en travers de la gorge. 

Il avait suffi de quelques phrases prononcées un soir d'automne pluvieux pour que j'écrive ces passages, lus par le professeur quand je lui envoyai le manuscrit. Est-ce le fait de voir noir sur blanc décrits ses rêves? Est-ce une prémonition qui m'a fait m'arrêter sur ce rêve? Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est que Erick Gamelin, aujourd'hui installé aux Etats-Unis où il poursuit ses recherches, a pris le temps de visiter des élevages et m'a envoyé les photos des bisons dont il est probable qu'il partagera la vie à sa retraite, voire un peu avant. Et c'est pour cela que j'aime autant écrire.

 

 

 

 

 

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 11:42

Il y a 5 ans, je rédigeais pour un laboratoire une brochure sur "les essais thérapeutiques en cancérologie". Avec des interviews de malades fabuleux et de chercheurs hyper compétents, mais souvent un fossé entre les deux: les premiers regrettaient de n'être que des "cas" intéressants, sans possibilité d’exprimer leurs doutes, leurs craintes et leurs espoirs, les seconds exaltaient le courage des patients, façon polie d'esquiver le reste...

On me demanda d'interviewer le directeur de recherche du laboratoire, également directeur d'un centre anti-cancer. J'avoue y être allée à reculons, craignant de rencontrer un de ces mandarins sûrs d'eux, qui proclament que « tous les voyants sont au vert » parce que les statistiques de survie ont notablement augmenté, sans souci de ce que vivent réellement les patients.

A ma première question, au lieu de répondre du tac au tac comme un qui sait tout, le professeur Erick Gamelin prit trente secondes de réflexion. Ces trente secondes là ont tout déclenché. Sous la tignasse « Einsteinienne » de ce médecin, je découvris un scientifique d'une compétence remarquable, mais surtout un homme pétri d’humanité, humble, touchant... Il montrait une telle passion à parler de ses recherches et des malades qu'il aimait visiblement que je lui posai la question qui me taraude depuis que mon père, un amour, ma meilleure amie et une dizaine de proches sont morts de cancers autour de moi :

– Comment supportez-vous de côtoyer cette maladie 24h sur 24 alors que pour ma part, si on pouvait éliminer le mot "cancer" de la planète, je le ferai tout de suite?

– Madame, j'ai deux passions dans la vie: ma femme et le cancer.

Scotchée par cette phrase, j'ai envoyé au Pr Erick Gamelin certains de mes textes, et comme il lui ont plu, je lui ai confié mon envie d'écrire une fiction à partir de sa vie et de mon expérience de journaliste scientifique. Il a accepté et nous avons eu des entretiens passionnants, prolongés par de longs courriels lorsqu'il est allé poursuivre ses recherches aux États-Unis, puis devenus une véritable amitié, dont je dis en riant que cet homme m'a séduite par son intelligence, ses doutes et une dimension romanesque dont il n'avait même pas conscience avant que je la lui fasse découvrir !
En même temps que nous échangions me revenaient des souvenirs de mes trente ans de journalisme, fascination devant les mystères de la biologie, indignations devant les impératifs économiques et la logique de profit de l'industrie pharmaceutique qui prévaut parfois sur l'intérêt des et pour les malades.

A partir de nos entretiens et de mes archives personnelles, j'ai donc écrit un roman avec un héros que j'ai appelé Vincent, synthèse de plusieurs cancérologues que j'ai côtoyés, et de multiples personnages qui sortent le cancer de l'hôpital pour le replacer dans la vie amoureuse, amicale, sociale et parfois même politique. Erick Gamelin a vérifié la rigueur scientifique de ce que j'y ai écrit pour que sur ce point là il n'y ait aucun biais romanesque, aucune piste douteuse.

Ce n'est pas un livre "plombant" sur une maladie qui fait peur, mais l'histoire d'un homme fasciné par l'intelligence de la cellule maligne, à qui des malades confient leur vie et leurs secrets pendant des mois ou des années. Aucune autre maladie ne crée une telle intimité entre médecin et malade, mais peu de médecins sont surdoués pour vivre ce lien à nul autre pareil.

Une éditrice connue, qui a défendu le livre jusqu'au dernier cercle de lecture de sa maison m'a expliqué le refus catégorique de son directeur : " Il a peur de cette maladie, et vous allez avoir du mal à publier à cause de ça, mais c'est un très beau texte qui doit être édité". Elle ne croyait pas si bien dire : alors que les cancers touchent plusieurs milliers de personnes, plus les médecins, le personnel soignant, les proches… j'ai mis deux ans avant de trouver un éditeur que le sujet ne rebute pas, qui ne me réponde pas « Quel public visez-vous ? »

C'est à présent chose faite grâce à Kawa Editions qui n'a pas craint de publier en un an trois livres qui parlent des cancers sous des angles totalement différents. Récit d'une malade (« les Tétons flingueurs »), information sur tout ce qui peut aider à vivre durant et après la maladie (« Cancer sans tabou ni trompette ») et enfin cette « Fascination du chercheur » où je m'aperçois qu'avec un sujet très différent de ceux que je traite d'ordinaire, je parle encore de ce qui me tient à cœur : être l'artisan de sa vie quelles qu'en soient les difficultés, relier entre eux des faits pour comprendre ce qui se joue et penser aux humains en priorité.

La majorité des livres sur le cancer parlent de médecine et de malades. Celui-ci parle de la vie et des rêves que la maladie rend soudain urgents à réaliser.

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13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 17:34

C'était il y a quelques années, dans un café à Poitiers où j'étais allée faire une conférence. Je discutais avec un journaliste noir ( je dis noir à dessein, car en Afrique où je suis née, on parlait des noirs et les noirs nous appelaient les blancs sans qu'il y ait dans ces appellations autre chose que la constatation d'une couleur de peau). Donc, disais-je, je racontais à ce journaliste noir mon enfance en Afrique, notamment au Sénégal dont je garde un souvenir ému car c'est là que j'ai appris à lire.

Dans ma classe, nous étions une quarantaine, 38 noires et 2 blanches, dont moi qui suis légèrement jaune et dois l'être pas mal puisqu'une fois rentrée en France on me traitait parfois de chinoise ou de citron pourri. Classe de 12ème, ça doit correspondre au CP. L'âge des élèves variait de 5 ans et demi pour moi à 14 ans pour la plus âgée des élèves qui avait dû s'occuper de ses frères et soeurs et accoucher de son premier né avant de songer à l'école. Autant dire que j'étais cajolée comme le bébé de la classe. Certains, depuis, m'ont asséné que me faire cajoler était un signe évident de colonialisme. Ben non, voyez-vous... Ma géopolitique de gamine ne mettait aucun rapport de domination dans mes amitiés avec ces copines. Elles me chouchoutaient parce que j'étais petite, je les admirais parce qu'elles étaient grandes, couraient très vite, avaient une peau magnifique et surtout, surtout, j'étais fascinée par la corne sous leurs talons due à la marche pieds nus qu'elle préférait nettement aux chaussures. De temps à autre, elles me montraient comment elles élaguaient le surplus de corne à l'aide d'une lame de rasoir, ce qui me remplissait d'admiration et d'horreur mêlées.

La dernière année d'Afrique, c'était au Niger où j'avais une très bonne copine noire, la fille d'un greffier de mon père si mes souvenirs sont bons. Nous jouions sous les fenêtres du tribunal en chantant "S'il vous plaît, des chewing-gum, s'il vous plaît" dans l'espoir qu'un adulte compatissant nous lancerait quelques tablettes de ces friandises rares qui avaient à l'époque une couleur grisâtre et un goût de carton bouilli sucré.

Et puis, fin juin 62, nous sommes rentrés en France. Indépendance des pays africains oblige.

"Tu as fait tes adieux à ta copine?" m'a demandé le journaliste.

- Ben non, on s'est juste dit "au revoir, bonnes vacances" parce que je n'avais pas réalisé que nous ne reviendrions jamais."  En ce temps là, les histoires d'adultes n'étaient pas racontées aux enfants, et bien évidemment la fin des colonies était une histoire d'adulte.

Alors le journaliste- un Ivoirien- m'a raconté que son père, qui devait avoir quelques années de plus que moi mais pas beaucoup, avait été surpris, voire traumatisé à la rentrée scolaire suivante: "Mais il est où, mon copain blanc? Ils sont passés où, les blancs?"  Laconiques, ses parents lui avaient dit: "Ils sont repartis dans leur pays" sans expliquer le pourquoi du comment, les indépendances africaines étaient évidemment une histoire d'adultes. Sauf que l'enfant noir s'est senti lâché, abandonné par ses copains blancs, et les copains blancs- en tout cas ça s'est passé comme ça pour moi- ont été refroidis par le mauvais accueil que leur réservaient les élèves français et longtemps nostalgiques de cette période d'enfance où ils allaient se balader en brousse avec ce seul conseil des parents: "Attention aux serpents et aux chiens enragés" et allaient goûter au village africain les ragoûts mijotés par des mammas chaleureuses qui leur offraient des arachides crues- un délice- pesées, calibrées, dans des boites de concentré de tomate vides.

Après cette conversation, je mourais d'envie de retourner à Zinguinchor et à Maradi pour essayer de retrouver des copines d'antan, et j'aurais aimé faire un documentaire qui se serait appelé "Mais il est où, mon copain blanc?" J'ai proposé le sujet, on m'a répondu "Qui veux-tu que cela intéresse? C'est vieux tout ça". Sans doute, mais à ces gamins noirs et ces gamins blancs, les histoires d'adultes ont gommé une part de leur enfance, et chacun sait qu'on ne guérit jamais totalement de son enfance.

 

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3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 09:21

Je me souviens d'un temps encore proche: les trains arrivaient à l'heure et desservaient la moindre contrée rurale à un prix abordable, on trouvait un travail salarié en quelques jours, on voyageait vers l'Inde en passant par la Turquie, l'Irak, la Syrie, l'Iran, l'Afghanistan et le Pakistan sans risque de sauter sur une mine ou de se faire kidnapper, au contraire: l'hospitalité locale laissait un souvenir ému aux routards. Les salaires augmentaient doucement mais régulièrement et l'impôt sur les sociétés était à 50% sans que celles-ci hurlent à la mort. Bref, l'avenir de ce passé devait forcément être radieux, puisqu'on produisait de plus en plus et de mieux en mieux, en travaillant de moins en moins. La diminution du temps de travail grâce aux gains de productivité était considérée comme naturelle, souhaitable et allant dans le sens du progrès. Tout ceci ouvrait la voie à d'intenses réflexions sur l'écologie, le nucléaire, le féminisme, la culture, les relations avec les pays pauvres... Dans les années 75/78, plusieurs milliers de réfugiés Chiliens ou Argentins fuyant les dictatures fascistes furent accueillis en France, tout comme 40 000 vietnamiens arrivés entre 1975 et 1990.

En 1989, le mur de Berlin tomba, le rideau de fer disparut et les goulags s'ouvrirent. C'était certain: désormais, nous allions être des européens partageant une joyeuse Auberge Espagnole et des citoyens heureux dans un village mondial où chacun circulerait librement et vivrait décemment dans un monde plus créateur de richesses que jamais.

Souvent je pense à ce passé pas si lointain et me demande:  “Mais comment en est-on arrivé là aujourd'hui?” Là? Guerre en Irak, Iran, Afghanistan, Syrie, Lybie, Egypte, Yemen, attentats un peu partout dans le monde, retour du racisme, montée de l'extrême-droite, chômage et pauvreté dans de riches pays occidentaux, déliquescence des services publics, faillite de la Grèce, retour de l'esclavage en Afrique, en Asie et dans le 16è arrondissement de Paris avec les domestiques Philippines, peur de l'Autre, sentiment que l'humanité n'en finit pas de s'auto-détruire et de détruire la planète qui l'abrite...

Dans mon roman, “Jouer au monde”, je situais le commencement de cette déroute au milieu des années 80, décennie où l'argent cessa d'être un outil pour devenir LE but, où l'ex-communiste Yves Montand criait “Vive la crise”, où l'on nous vendait “la mondialisation heureuse” comme un monde merveilleux où l'argent des riches ruisselleraient forcément sur les moins nantis. Bernard Tapie  devenait un héros national, tout comme les Golden Boys jouant à la Bourse avec l'argent des épargnants. J'avais l'intuition que ce monde globalisé autour de l'argent était dangereux, intuition que je n'arrivais pas à formuler assez précisément, avec assez d'arguments pour que mon intuition ne soit pas balayée par un cinglant: “ Tu serais pas un peu gauchiste, toi?”
Or voici que j'ai découvert et dévoré le livre de Thomas Guenolé “La mondialisation malheureuse” ( First). Thomas Guenolé est professeur à Sciences Po et chroniqueur dans des magazines et radios diverses, ce qui ne l'emêche ni d'avoir de l'humour, ni d'être sérieux sans se prendre au sérieux. Les livres d'économie ne sont pas ma tasse de thé préférée, mais celui-ci m'a tenue en haleine trois jours de suite tant je jubilais à chaque page...

Facile à lire et empli de données chiffrées dont les sources sont systématiquement indiquées et vérifiables, son livre n'est pas un plaidoyer contre la mondialisation, mais une démonstration point par point et dans tous les domaines –  économique, financier, social, politique – que cette mondialisation qui se prétendait heureuse et se révèle plus que malheureuse: désastreuse, n'est pas une fatalité, mais le résultat d'une idéologie parfaitement consciente. La mondialisation malheureuse creuse les inégalités et détruit méthodiquement les ressources naturelles de la planète de façon consciente, dans un but unique: toujours plus de profit financier concentré entre les mains de quelques-uns, qui de ce fait ont davantage de pouvoir que n'importe quel gouvernement.

Thomas Guénolé n'a pas écrit seul dans son coin, il s'est informé auprès de nombreux universitaires spécialistes de chacun des domaines qu'il aborde, ce qui rend son livre totalement crédible et argumenté. Pas à pas, il nous guide dans le mécanisme qui a créé le monde d'inégalités, de désastre écologique et de fortunes indécentes dans lequel nous vivons. Il aborde aussi un point sur lequel peu de gens insistent: le rapport de forces inhérent à une société basée non pas sur la solidarité mais sur la compétitivité et la compétition. Rapport de forces qui rend ridicule l'idée d'un contrat de travail “librement discuté” entre employeur et salarié, et rappelle que malgré tous les beaux discours, les hommes sont loin d'être tous égaux en droits et en libertés.

Au-delà de ce constat déjà fait ici ou là quoique avec moins de précision, l'intérêt de la démonstration est aussi que Guénolé donne, à chaque pas, des solutions pour sortir de ce qui n'est plus vivable. Il y a des alternatives, à tous les niveaux:  actions individuelles que chacun d'entre nous peut adopter, décisions politiques- et là, voyez si les candidats à la Présidentielle sont côté mondialisation malheureuse ou économie humaine- et solutions au niveau des entreprises.

L'auteur conclut en analysant le cas de la Grèce et l'échec d'Alexis Tsipras à résister aux diktats de “la Troïka” malgré le soutien de son peuple. Là encore, rapport de forces: que pouvait faire un pays plongé dans la misère dont l'économie ne représente que 2% de la richesse de l'Union Européenne face à la puissance de la France et de l'Allemagne? En revanche, si dans un de ces deux pays un candidat qu'il appelle “altersystème” arrivait au pouvoir, le rapport de forces deviendrait favorable à un monde plus équilibré, plus humain, qui entraînerait d'autres pays dans une spirale vertueuse. Et il conclut: “J'espère que ce pays sera la France”. A nous d'y penser le 23 avril...

 

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