"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Soirée d’été dans le Vercors. J’ai 15 ans et demi, la famille qui me reçoit en vacances en a invité une autre dont le fils est réputé pour son succès auprès des filles. « C’est un salaud » résume rapidement ma copine E. A l’époque, pour les filles, était salaud tout garçon qui flirtait sans être amoureux. J’étais fleur bleue mais les salauds m’intéressaient, je pressentais qu’ils apportaient d’autres émotions que l’amour dont je rêvais néanmoins. J’avais expliqué la différence à ma copine avec une référence « people » comme on ne disait pas encore : « Tu vois, Adamo, on l’épouserait volontiers, tandis que Dutronc, ce serait plutôt un amant. » La malheureuse avait été horrifiée qu’on pût envisager d’avoir un mari ET un amant.
Après le dîner dans le jardin, guirlandes d’ampoules accrochées aux arbres, odeur de forêt, exquis frisson sur la peau de la fraîcheur du soir, on avait dansé. Le garçon, un grand brun au sourire ravageur- j’ai encore une photo de lui, effectivement craquant- m’avait invitée pour un slow : « Un monde fait pour nous », Hervé Vilard, des paroles à faire fondre toute midinette « un monde à la mesure de notre chance, à la mesure de notre amour, un monde fait pour nous ». « J’adore cette chanson » avais-je murmuré, blottie contre le torse du jeune homme. J’ai encore dans l’oreille le son de sa voix répondant « Elle est terrible, mais je préfère Capri ». Il préférait la chanson de la rupture, moi celle de l’amour fou, mais peu importait, j’étais bien dans ses bras et sa voix grave, profonde, émettait les bonnes vibrations.
Deux heures plus tard, après le coucher des parents, après une balade dans la forêt obscure qui m’avait donné une excuse pour m’agripper à sa main, après ses ongles sur ma nuque, griffure légère et trouble intense, ce garçon fût mon premier baiser. 
Je me souviens de ses lèvres qui semblaient argentées sous la lune, de mon cœur prêt à tomber amoureux mais rapidement parasité par les mains masculines cherchant à s’introduire sous mon pull, à saisir mes seins, à remonter sous la jupe… tant et si bien qu’au lieu de fondre, je ne cessais de me répéter « Mais quels excités, ces garçons, quels excités » phrase qui peu à peu prenait le pas sur mes émois et m’éloignait du jeune homme qui ne se doutait de rien.
Deux ans plus tard, sous ma fenêtre, trois garçons discutaient en riant. Un brun, un châtain, un blond. Premier flirt, premier désir, premier amant. J'en ai parlé dans "Des désirs et des hommes". Je les regardais et me sentais immensément riche des sensations différentes éprouvées avec chacun d’eux, immensément riche de connaître leurs trois peaux, immensément riche de les regarder tous trois, copains et pas rivaux- savaient-ils seulement que j’étais leur point commun ?- et de me dire que je recommencerais volontiers avec chacun l’itinéraire enrichi de quelques étapes nouvelles. J’avais mis deux ans à parcourir la carte du Tendre et me sentais à présent l’âme baroudeuse.
Tout ceci m’est revenu en écoutant un CD : « Cri du cœur » d’Hervé Vilard.( 2004) Depuis « Capri », je n’avais retenu du chanteur que cette redondance réjouissante dans sa chanson « Mourir ou vivre »: « De nouveau, on me quitte encore » à rapprocher du fameux « C’est à l’amour auquel je pense » de Françoise Hardy. Pléonasme sortez des rangs…
« Cri du cœur » ce sont des chansons/poèmes de Marguerite Duras (India Song) Maurice Fanon (l’écharpe), Jean Genêt (le condamné à mort), Bertold Brecht (Alabama Song), Aragon (les mains d’Elsa) Pablo Neruda (Cuerpo de Mujer) et j’en passe, superbement interprétés par Hervé Vilard, dont la photo d’homme mûr, à l’intérieur du livret est un baume au temps qui passe tant cet homme, avec l’âge, a gagné en séduction et pétillante intelligence.
Et puisqu’on en est aux chansons rares, je cherche désespérément, même Internet ne donne rien, un titre de Serge Lama dont les premiers couplets disent :
« Tu enlèves ton jupon noir, comme un masque enlève son loup, ton mari au fond du couloir, S’il savait en serait jaloux. Des étincelles de printemps, me montent des reins jusqu’au cœur, y a que les femmes de 30 ans, pour vous donner tant de bonheur. » Si quelqu’un a une piste, je suis preneuse.
[1]Cf « Premiers émois » dans « Des désirs et des hommes »