"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Il n’y a plus de Françoise dans les écoles. Je parle des élèves, bien sûr. Quand j’allais en classe, j’avais généralement trois ou quatre copines Françoise, et jusqu’à 5 Martine. Elles ont aujourd’hui disparu ou sont en voie de … comme les Dodos, les tigres du Bengale et les ours blancs. On se croit à l’abri, mesdames et messieurs, on se dit qu’un prénom est une chose qu’on n’achète pas, le cadeau que nous font nos parents à la naissance (sauf quand ils s’amusent à faire de stupides jeux de mots genre Claire Delune ou Yves Remords) bref, un trésor qui échappe à la dure loi du marché. Eh bien non ! Les prénoms suivent la même dramatique évolution que les appareils ménagers. On est passé de quelques modèles simples et durables à une offre pléthorique et éphémère.
Ainsi, selon des sources bien informées (Doctissimo et Famili.fr) Françoise et Bernard (mon cher et tendre) sont des prénoms donnés depuis la nuit des temps, qui ont fait leurs preuves et satisfaits bien des générations. Pourtant, les voici en péril, en voie de disparition. 420 Bernard nés en 1900, 2197 en 1920, 19835 en 1947, avant une décrue inéluctable : 7546 en 1960, 262 en 1980, 35 en 2000… et 19 Bernard en 2003, autant dire statistiquement non significatif sur environ 800 000 naissances. Même sort pour les Françoise, passées de 1516 en 1900, 5991 en 1940, 15261 en 1949, apogée suivie d’un déclin tout aussi fatal : 10240 encore en 1960, mais 324 en 1980, 25 en 2000 et 19 en 2003. (comme les Bernard, quelle coïncidence !)
Ne faudrait-il pas crier : sauvez les Bernard et les Françoise plutôt que sauvez Willy ? Car il y a eu encore 70 Willy en 2003, et 75 en 2004. Or, que propose-t-on pour remplacer ces prénoms simples et robustes ? Si j’excepte les inusables Jean et Marie, portés avec succès durant des siècles et aujourd’hui encore dans toutes les classes d’âge, force est de remarquer que les prénoms d’aujourd’hui obéissent à la logique mercantile et consommatoire qui signe la faillite du système capitalo-financier et menace la survie de la planète : trop d’offre, un effet mode et une durée de vie limitée.
Trop d’offre, depuis que la loi autorise les parents à donner à leurs enfants n’importe quel prénom sans se limiter à ceux du calendrier, ce qui a fait fleurir des Cerise, Clafoutis, Megane, Soleillette et autres trouvailles peut-être mignonnes sur un moutard en grenouillère, mais extrêmement importables à l’âge adulte. Trop d’offre répartie sur le même nombre de naissances à quelques milliers près fait que plus aucun prénom n’a de chance de devenir un classique.
Effet mode, avec la vogue des Sue Ellen, Kevin et Samantha, Britney, et autres prénoms empruntés à des « people » à la célébrité fugace, mais dont le nom vous marque au fer rouge de la honte : « Ah, ah, tes parents regardaient telle ou telle série »…
Durée de vie limitée enfin, car les prénoms font désormais l’objet d’un véritable marketing, avec des Dictionnaires et des sites Internet où trouver les prénoms à la mode ou ceux qui vont le devenir. Matteo, au top aujourd’hui, était introuvable il y a quinze ans. Lola est en hausse mais n’existait quasiment pas avant 1970. Il y a des exceptions, comme le retour des Victor et Félix, populaires vers 1900 absolument désuets dans les années 60/70, et de nouveau en cour. Mais pour quelques résurgences, combien de prénoms dont la vogue ne dure que quelques printemps ?
Et même si on choisit les prénoms de ses enfants sans consulter le moindre dictionnaire ni regarder la moindre série TV, on n’est pas à l’abri des influences subliminales. L’âge moyen des Anne-Sophie est de 26 ans, ma fille Anne –Sophie en a 27. Celui des Laure-Anne est de 20 ans… comme notre Lauranne. Ces deux prénoms choisis avec amour juste parce qu’on les trouvait jolis, flottaient dans l’air des années 80/90.
Ce billet, mesdames et messieurs, prouve qu’on peut sur n’importe quel sujet faire une démonstration économico-socio- politique pour peu qu’on s’en donne la peine. Une prochaine fois, je parlerai de l’influence de l’essoreuse à salade sur l’urbanisme moderne, thèse que j’ai déjà défendue dans un amphithéâtre il y a quelques années.