"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
C’était en 2004, visite médicale du travail : « Bonjour, comment allez-vous ? - Bien, et vous ? » Le médecin, une femme cordiale à la belle voix de basse[1] s’étonna : « Vous allez bien ? C’est rare dans votre entreprise » et elle poursuivit, pensive : « Je ne comprends pas ce qui se passe dans ce groupe de presse. Vous avez un métier intéressant, des horaires corrects, des salaires de bon niveau, des avantages annexes (cadeaux, voyages, invitations) et pourtant je constate un taux anormalement élevé de troubles du sommeil, syndromes dépressifs, cancers, maux de tête... Vous avez une idée ? »
« Oui. Les salariés du groupe souffrent du manque de considération. Quand les ventes des magazines progressent et que la publicité rentre, la Direction trouve cela normal et nous n’en avons aucun remerciement, aucune gratification, aucun compliment. Mais au moindre signe de baisse de l’activité, c’est « tout le monde sur le pont et on cherche des coupables ».
Est-ce français, cette manie de pointer ce qui ne va pas plutôt que de s’appuyer sur ce qui va pour stimuler les gens ? Dès l’école- en tout cas quand j’y allais- les bulletins soulignaient en rouge les notes sous la moyenne, mais les très bonnes notes ne bénéficiaient d’aucun signe de reconnaissance. Les appréciations pointaient les faiblesses, pas les points forts.
Il y a quelques années, j’ai fait un reportage dans une école primaire publique qui accueillait des enfants autistes. Ils avaient un instituteur et un éducateur spécialisés, et étaient aussi pris en charge par des élèves volontaires pour être leurs tuteurs. Outre que les autistes avaient fait des progrès remarquables, on découvrit que les tuteurs, notamment ceux qui étaient en difficulté scolaire, travaillaient mieux eux aussi. Je demandai à l’un d’eux comment il l'expliquait. Avec un large sourire, il répondit : « Grâce aux autistes, je ne suis plus le plus con ! » OK, la formulation est un peu abrupte, mais révélatrice. Tant qu’il se vivait comme un crétin, il ne bossait pas, s’en croyait incapable. En se sentant valorisé face aux autistes et parce qu’on lui avait fait confiance en lui en donnant la responsabilité, ses capacités s’en trouvaient stimulées.
Dans un ouvrage célèbre, Peters et Waterman montrent la primauté du renforcement positif. On constate que les entreprises les plus performantes renforcent chez leurs employés le sentiment d’être des gagnants plutôt que des perdants. Selon Peters et Waterman " les signes de reconnaissance positifs font plus que modeler le comportement, ils sont aussi un enseignement et mettent notre propre image en valeur ".
Hélas, à l’heure actuelle, je vois de plus en plus de jeunes diplômés, motivés, à qui on propose des jobs- ou des stages- mal payés, voire pas payés du tout. On les fait trimer jusqu’à plus soif au mépris du droit du travail que de plus en plus de chefs d’entreprise considèrent comme un carcan ou une aimable plaisanterie alors qu’il est un garde-fou face à la folie que donne le pouvoir sur l’autre. Sans lois, sans code du travail, on revient vite à l’esclavage, voir ce qui se passe dans certains pays…
Ces 25/30 ans appartiennent à une génération sage, qui voulait travailler, a fait des études et pour certains accumulé des diplômes à faire pâlir les CV de ceux qui les dirigent… Ils arrivent plein de bonne volonté et d’espoir- le travail est la clé de l’indépendance- et on leur promet un avenir gris ou noir, des conditions de boulot précaires, une situation plus mauvaise que leurs parents, fait unique dans notre histoire. On les manage par l’insécurité, le chantage, les petits boulots, l’autoritarisme, le manque de considération… Et comme l’élève dont je parlais, ils risquent d’intégrer ces humiliations et de se trouver minables, incapables, perdants, alors qu’une société a besoin de gens qui ont confiance en eux pour vivre et progresser. Ou alors ils se débrouilleront comme ils pourront, avec dans la bouche le goût amer des couleuvres qu’il faut avaler pour survivre. A moins qu'ils ne recourent à la violence, la révolte et non la révolution.
Dans certaines entreprises, des cadres septuagénaires accrochés à leurs postes et leurs privilèges ne supportent pas de devoir laisser leur place aux jeunes, tandis qu’ailleurs de jeunes retraités et pré-retraités qui profitent de leur temps libre parfois depuis l’âge de 57 ans applaudissent des deux mains à l’idée d’une retraite à 67 ans avec 43 ans ou plus de cotisations pour l’avoir à taux plein. Forcément, ils n’en souffriront pas. C’est tout de même incroyable, comme dirait notre président, que NS, qui n’a que 55 ans, passe son temps à mijoter des lois qui marginalisent et/ou dévalorisent les jeunes, les considèrent a priori comme fainéants, racaille, assistés et j’en passe. Il est vrai qu’il a été élu majoritairement par les 45/75 ans…
Quand des jeunes me disent « t’as de la chance, dans quelques années, tu pourras être en retraite », il me semble que c’est notre plus grand échec : avoir fait du travail non plus un instrument de liberté et d’épanouissement, mais une charge angoissante qui ne rime plus du tout avec progrès social.
[1] Cette femme avait fait un rapport à la direction de l’entreprise, mis dans un placard au motif qu’il risquait de nuire au moral des salariés.