"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Printemps de fin d’enfance. J’ai 13 ans et demi. En septembre prochain je vais rentrer en seconde, changer de lycée. Il fait froid dans la cour de récré, le vent soulève des brindilles et du sable, mais je ne les sens pas, je ne sens rien, que cette révélation : dans quelques mois, cette cour si familière où j’ai tant joué, couru, bavardé, sera un souvenir. Le temps, qui jusqu’ici me semblait souvent long a pris une vitesse insensée, une accélération qui ne se calmera pas, je le devine. Jusqu’ici, je cherchais à tuer le temps, ce jour là je réalise que c’est lui qui me tuera. Qu’avec toute la volonté du monde, plus jamais je n’aurais dix, onze ou douze ans. Et qu’il est donc hors de question de ne pas vivre intensément chaque minute. Même si comme les chats j’espère me réincarner plusieurs fois, dans le doute je préfère ne pas m’abstenir et m’attacher à apprécier assez ce voyage ci pour n’avoir aucun regret à son terme.
Deux ans plus tard, un copain meurt noyé dans l’Allier. Je l’ai raconté dans « Aimer plusieurs hommes » : En prenant conscience que l’on peut mourir à 17 ans, j’ai perdu ce jour là mon insouciance. J’ai su, de façon irrémédiable, que l’on n’est jamais sûre que l’homme qui vous tient dans ses bras un jour sera là le lendemain, que ce soit la mort, la lassitude ou une autre femme qui vous l’enlève. Cette conscience de la mort me pousse à consacrer beaucoup d’attention aux gens que j’aime tant qu’ils sont vivants et à peu me laisser atteindre par des conflits sans importance…. De là date certainement mon appétit de vivre, à la mesure de la conscience que j’ai de la brièveté de l’existence. »
Conscience pas morbide du tout, au contraire, qui vous transforme en explorateur de la vie curieux de tout, comme un voyageur de passage : à l’échelle cosmique, une vie humaine, ce n’est rien. Je m’y balade avec passion et détachement, les deux ne sont pas incompatibles et mettent en évidence les effets de manche et les illusions de la comédie humaine. Conscience qui rappelle à tout instant que « ce qui ne tue pas rend plus fort » et incite à oser : oser demander sans crainte, oser refuser de même. Relativiser les peurs, les chagrins, les conflits… et goûter avec acuité les minutes heureuses. Ne courir qu’après l’argent nécessaire, et renoncer au superflu contre du temps qui, lui, ne s’achète pas. Savourer les plaisirs du corps et du cœur, les livres, la musique…. Refuser de se laisser pourrir la vie par des gens toxiques. Et lutter aussi contre la pire injustice, celle qui fait mourir, vieillir ou souffrir prématurément des humains : la guerre- sachant qu’à l’échelle cosmique, les ennemis d’hier seront bientôt des amis, mourir pour des idées…- la pauvreté (un enfant sur trois en Afrique n’atteint pas l’âge de 5 ans.) les conditions de travail : en France, les cadres vivent globalement 8 ans de plus que les ouvriers. Injustice suprême que celle qui réduit ou enlève le seul bien qu’on ne peut pas acheter : le temps de vivre.
Les « boomers » n’ont connu aucune guerre et peu de mortalité infantile. De quoi se sentir quasi invincibles, mais voilà que ça commence à dépôter fort du côté des copains : cancers, AVC, accidents. Carlos, Jean-François Bizot, Fred Chichin. Ceux qui restent se dépêchent de goûter la saveur d’une peau et le vin frais vermeil… de « profiter de la vie », comme ils disent, alors qu’ils s’étaient jusqu’ici englués dans le boulot, le paraître, les ambitions. Sauf qu’ils ne sauront pas quel goût cela aurait eu avec vingt ans de moins. Sauf que jamais plus ils n‘auront 40 ans, jamais plus ne verront leurs enfants grandir… C’est fait, et ils n’ont rien vu passer.
Alors je pense à ces quarantenaires qui soupirent quand je leur demande « Ca va ? » « Pfff… j’suis crevé ». « Trop de boulot… » « On vit comme des cons, je voudrais changer, mais faudrait un déclic ». Un déclic du genre cancer ou accident dont ils réchapperont, amochés mais VIVANTS, pour enfin décider de savourer leur existence comme une gourmandise unique ?
ET POURQUOI PAS MAINTENANT ?
