"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Léonidas était un modeste dessinateur industriel. Lui et sa compagne Mariette coulaient des jours heureux dans une maison claire entourée d’un jardin dans lequel Mariette avait aménagé un carré de potager. Elle y cultivait avec amour et sans pesticides de délicieuses salades qu’elle cueillait à la fraîche, effeuillait et rinçait rapidement sous le robinet. Blotties dans un panier à salade métallique fermé par deux poignées souples, les feuilles de salade étaient essorées au jardin. Les pieds légèrement écartés, bien campée sur la pelouse,
Mariette, d’un geste auguste et néanmoins gracieux, balançait d’avant en arrière puis d’arrière en avant le panier à salade qui n’avait alors nulle connotation policière, faisant ainsi bénéficier son gazon d’un mini arrosage et ses épaules d’un exercice régulier qui leur donnait une fermeté et un arrondi- sans parler d’un léger hâle en été- propre à susciter la gourmandise vespérale de Léonidas. Elle en profitait pour échanger quelques mots avec la voisine qui se livrait au même vivifiant exercice. Le panier à salade favorisait la santé des femmes et des pelouses ainsi que de saines relations de voisinage, que demande le peuple ? C’est alors que le patron de Léonidas lui proposa d’entrer dans un bureau de design au centre-ville, où s’élaboraient
les objets de la société future.
Déménager, tu n’y penses pas ? s’écria Mariette. Et mes salades ? Comment les essorer ? - Qu’à cela ne tienne, chérie, s’écria l’inventif garçon, je vais résoudre ce problème ». Il y travailla toute une nuit et au matin, présenta à son patron le projet d’un objet composé d’un récipient dans lequel un autre récipient percé de trous et actionné par une manivelle tournait, chassant les gouttes d’eau de la salade par la force centrifuge.
Séduit, le patron fit fabriquer une série test de l’objet, vendu avec l’argumentaire suivant: « Avec l’essoreuse Mariette- l’inventeur avait amoureusement dédié sa trouvaille à son amoureuse- plus besoin de jardin ni de balcon. » En quelques mois, le marché des « Mariette » explosa, et parallèlement se produisit une croissance rapide du marché immobilier citadin. Interrogés sur ce phénomène d’exode rural et de modification de leurs goûts urbanistiques, les acquéreurs furent unanimes : « Avec une « Mariette », plus besoin de jardin ni de balcon. »
On supprima donc les jardins au profit d’espaces verts sur lesquels il était interdit de marcher et de s’asseoir, et les balcons aussi, en raison des risques de chutes inhérents aux immeubles de grande hauteur. Quelques années plus tard, le verrouillage des fenêtres devint obligatoire, ainsi que les portes blindées qui permettaient à chacun d’être « tranquille chez soi ».
« Des voisins ? s’étonnait Mariette quand on lui posait la question. Non, y en a pas, je ne sais même pas qui habite sur notre palier, alors en dessus ou en dessous… »
Elle ne s’en plaignait pas, l’invention de Léonidas leur avait fait gagner assez d’argent pour s’offrir de multiples objets. Il suffisait de descendre au Centre commercial en bas de l’immeuble. On pouvait même y aller au cinéma. C’était le Progrès.
Heureusement, il reste dans la Ville des recoins à découvrir… Toutes les photos de ce billet ont été prises à Paris sur Seine.
