"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Un jeudi comme tant d’autres, qui rend maussade Isabelle. Rentrée des classes mardi prochain, déjà, et le train-train à nouveau pour un an. Se préparer le matin, avaler le petit déjeuner en répondant distraitement au mari qui cherche ses clés, prendre la voiture pour conduire les enfants à l’école. Embouteillages, France-Info, petite bruine sur le pare-brise… Il y a quinze ans, elle se levait à point d’heure, elle allait à la fac… ou pas, elle rêvait avec Bruno de voyages lointains et de rencontres mirifiques, ils avaient l’insouciance, le goût de faire l’amour ailleurs que dans un lit…
Tout ça pour ça : chaque jour le trajet entre la maison et l’école, faire les courses parce qu’il n’y a plus rien dans le frigo, ménage, courrier, tout l’après-midi sans parler à personne, puis préparer le dîner, regarder le journal télévisé, se disputer avec l’aîné qui a ramené un avertissement du collège, avec la cadette qui laisse tout traîner, entendre les jérémiades du mari dont le patron est un foutu connard et se coucher pas trop tard parce que demain il faut recommencer la même chose, avec le sentiment que désormais plus rien d’essentiel n’arrivera. Elle se contentera de vieillir …
Une voix lancinante lui répète : « Tu as tout pour être heureuse et tu es insatisfaite ? Attends un peu qu’il t’arrive quelque chose de grave, un enfant malade, un accident… » L’idée d’une justice immanente pour celles qui ne rentrent pas dans le moule reste vivace : « Sois sage, sinon… » Et elle culpabilise de n’être pas heureuse. Elle n’est même pas malheureuse, hélas ! Le malheur, c’est vif, ça saigne, ça rend intéressant. La gloire et la fortune aussi. Elle dévore les pages « people » des magazines et envie ces vedettes qui mènent des existences pleines de luxe et de fureur, de divorces, d’aventures. Des vies qui pulsent et font du cœur autre chose qu’une pompe à envoyer du sang jusqu’aux orteils. Sa vie à elle est linéaire. Comme un électroencéphalogramme plat. Mortelle en somme.
Bruno n’en souffre pas. Apparemment. Si ce n’est qu’il ne rit plus comme avant, qu’il ne fait plus le con comme avant, qu’il essaie toujours de lui démontrer qu’il y en a de plus malheureux qu’elle quand elle a le cafard, quand elle trouve le monde fou, qu’elle n’y peut rien à part s’énerver. Comme si elle était débile… Comme s’il avait pris définitivement son parti du sérieux de la vie. « Les couples, ce qui les tue, ce n’est pas de se tromper ou de se déchirer, lui dit un ami fraîchement divorcé, c’est de ne plus jouer ensemble. »
C’est cela, elle a envie de jouer.
Elle parcourt le journal. Faits-divers à la Une. Tout à coup lui vient une idée. …
Le soir, en rentrant du bureau, Bruno ne trouve pas Isabelle. Ni les enfants. A 23h, il prévient les autorités. Disparition inquiétante. Des hélicos scrutent chaque buisson, les gendarmes sont à l’affût du moindre indice. La photo d’Isabelle et des enfants passe au JT. de 20h. Des témoins : « Joseph, voisin retraité » « Michèle, amie de lycée » viennent à l’antenne raconter la vie d’Isabelle et combien cette femme était- ils en parlent déjà au passé- formidable, et jolie, et même qu’on la croyait sans histoires, quelle histoire quand même. La France entière se passionne pour cette jolie blonde, elle est partagée entre l’envie d’un dénouement heureux et le désir plus trouble d’une fin tragique : drame familial, trois cadavres trouvés dans le congélateur de Bruno qui avoue : « Ma femme toussait, j’ai eu peur de la grippe H1N1, alors j’ai préféré éradiquer le virus par le froid ». Ou alors : « Le Iphone de mon fils a explosé alors qu’il envoyait un texto à un ami arabe, sûrement un attentat, il est mort sur le coup. Pas l’Iphone, mon fils. J’ai eu peur qu’on m’accuse de maltraitance, de n’avoir pas respecté le principe de précaution depuis deux jours qu’on parle de ces accidents, alors j’ai préféré en faire disparaître toute trace. » La France entière vit par procuration un drame formidable. …
Pendant ce temps Isabelle et ses enfants, sac à dos et tente légère, font la fête comme des ados- comme l’ado qu’elle sent toujours en elle- au festival Rock en Seine (28 au 30 août 2009, Parc de Saint-Cloud)
C’est une aube violette sur la prairie. De la brume. La soirée s’est terminée très tard, les musiciens n’en finissaient pas d’enchaîner leurs morceaux, d’autres grimpaient sur scène, se joignaient au groupe programmé, délire de fin de concert, la fatigue croissante piquait les yeux autant que la fumée, bonne fatigue qui ennuage le cerveau. Les derniers spectateurs n’ont pas eu le courage de partir, certains sont allés dormir dans leur voiture, d’autres ont sorti des duvets, des couvertures et se sont assoupis sur place dans le vacarme des derniers soli. Leurs yeux lourds se fermaient, ils se sont endormis avant le démontage de la scène, les machinistes emportaient les enceintes, enroulaient leurs câbles et transportaient le matos aux camions en enjambant les corps. ..
A l’aube naissante, on se croirait après la guerre. Des corps partout. L’herbe est humide de rosée, (elle) y marche pieds nus, elle regarde les jeunes gens enlacés, des filles et des garçons, des garçons ensemble, ils sont dans tous les sens, certains à deux dans un seul duvet, d’autres tête bêche ou transversaux, la tête de l’un reposant sur le ventre de l’autre. Ils sont beaux, sereins, leur peau est douce. L’un dort seul, un sourire léger aux lèvres, dans son sommeil il doit rêver. Lola pense au dormeur du Val, deux trous rouges au côté droit. Elle se penche pose sa tête à quelques millimètres de la bouche du dormeur. Il respire. »
(Ce qui trouble Lola)
Le lundi, Isabelle revient, à temps pour la rentrée. Elle a le sourire aux lèvres en consultant les coupures de journaux qui parlent d’elle et se dit que pour exister il faut parfois disparaître.