Jeudi dernier, vu au théâtre « Mon lit en zinc » de David Hare avec Laurent Terzieff. Terzieff est une pure passion depuis que j’ai 20 ans, j’ai vu 9 fois « les émigrés » de Mrozek au temps du Théâtre d’Orsay (après la gare, avant le musée) Il est la seule interview de ma vie où j’ai re merci é le ciel d’avoir pris un magnéto, tant j’oubliais de noter, noyée dans l'eau de son regard, d’un vert clair magnétique. Magnétique, il le reste diablement à 72 ans, avec des attitudes qui le font reconnaître au premier mot mais aussi une capacité à se faire oublier au profit du texte. Terzieff est un sculpteur de mots- son père était sculpteur- et la pièce comportait un certain nombre d’aphorismes dont je citerai le plus drôle : « Tout le monde meurt après son dernier repas et pourtant tous n’ont pas été empoisonnés »

photo Francesca Avanzinelli
Mon lit en zinc raconte le face à face entre un hommes d’affaires, Quin (Terzieff) et Paul, ex-poète et alcoolique repenti. « Je ne bois plus une goutte d’alcool grâce aux Alcooliques Anonymes, je suis guéri. » dit-il en substance.
-Non, vous n’êtes pas guéri, répond Quin, puisque vous ne DEVEZ plus boire une goutte d’alcool. Etre guéri, ce serait dire : « Je prendrais bien un verre… peut-être deux, puis je m’arrêterai là. »
Et quand le journaliste veut aller à sa réunion, Quin lui lance : « Vous n’êtes plus addict à l’alcool, vous êtes addict à la culpabilité ».
« Pour David Hare estime Terzieff, il ne s'agit pas de savoir si la vie vaut d'être vécue mais de savoir si on veut la vivre et à quelles conditions. »
Après la pièce, discuté une heure avec le couple d’ amis qui m’accompagnait, sur cette question des dépendances. Que sommes-nous sinon des dépendants ? Alcool, tabac, mais aussi jeu, argent, amour, sexe, travail, pouvoir, nourriture, compliments… (Autre citation : « Les louanges sont comme l’eau salée, plus on en a plus on a soif.) Toutes choses qu’on veut au-delà du nécessaire. Les prédateurs de l’économie qui accumulent de colossales fortunes qu’ils ne dépenseront jamais, qui ne leur apporteront pas une once de bien-être supplémentaire, sont dépendants du chiffre sur leur compte en banque. Ceux qui changent de voiture, de mobile ou de montre à chaque saison sont addicts à la nouveauté, chaque achat ne faisant qu’attiser l’envie du suivant. La définition de l’addiction est que la satisfaction du désir ne l’apaise pas mais fait augmenter la dose nécessaire. Jusqu’à la mort pour les drogues dures, jusqu’à la ruine pour le jeu ou la spéculation, jusqu’à la dictature pour le pouvoir.
Nous vivons une société toxicomane dont la seule chance réside dans une désintoxication joyeuse. Joueuse. Journée sans voiture ou sans achat comme proposait Longues jambes, pour le plaisir de s’apercevoir qu’on n’en meurt pas et qu’on se sent mieux exister quand on résiste à la dépendance que lorsqu’on y cède.
Journée de masturbation câline pour se désintoxiquer de l’idée que le plaisir et l’amour dépendent d’autrui, pour le plaisir de découvrir qu’on les porte en soi, dans ce qu’on accepte de donner et non pas de recevoir. « Se masturber et payer soi-même son loyer » sont les deux premiers pas vers l’émancipation disaient les féministes des années 70. Journée sans TV et sans Internet ( sans téléphone aussi, chiche ?) pour le plaisir de sortir et de dire au premier venu, au second et au troisième aussi : « Auriez-vous envie qu’on prenne un café ensemble ? » J’en rêve, je le ferai, pour le plaisir de savoir ce que ressent un homme lorsqu’on lui dit « oui » ou lorsqu’il prend un râteau.
Il y en a des choses à expérimenter hors des addictions com merciales.
PS qui n’a rien à voir, spécial jeunes filles : j’ai commis une nouvelle érotique dans le numéro daté décembre du magazine « Bien dans ma vie » actuellement en kiosque. Intitulée « l’inconnu qui partage ma vie », elle parle du désir retrouvé en prenant de la distance, comme un tableau dont on s’éloigne révèle des richesses inattendues.