"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Je ne suis pas fidèle à un seul parfum, mais à plusieurs[1], posés sur ma peau comme on pose des petits cailloux blancs sur le chemin de la vie pour ne pas se perdre. Et patatras ! Un jour « Variations » a été supprimé. J’ai écrit à Carven en leur décrivant les méandres de la mémoire olfactive, leur ai raconté comment il me suffisait de sentir l’odeur de miettes de petits-beurre pour me souvenir précisément de mon cartable de CP, en carton bouilli rouge, où j’enfermais les biscuits du goûter. Et comment respirer « Variations » me replongeait dans des amours et des émois que la disparition de ces effluves risquait d’estomper… Ils ont dû être touchés, ils m’en ont envoyé un ultime flacon. Métal (Paco Rabanne) accompagna une autre décennie, avant de disparaître à son tour, suivi d’Aqua Allegoria Ylang/vanille (Guerlain) et enfin XS pour Elle à son tour supprimé. Le mouvement s’accélère, désormais chaque saison voit disparaître un parfum. Voilà que ma fille, adepte de Eau d’Eden (Cacharel) comme tant d’autres de son âge vient d’apprendre qu’il n’est plus vendu en France. Sur un forum, des messages éplorés de jeunes filles racontent : « c’est mon premier copain qui me l’avait offert, en supprimant Eau d’Eden, c’est notre histoire qui s’efface ». La mémoire olfactive, comme la mémoire gustative, sont reptiliennes, instinctives, gravées au plus profond de l’inconscient. Qui n’a jamais lu Proust connaît au moins l’histoire de la madeleine dont une seule bouchée trempée dans du thé ravivait chez l’auteur le souvenir de son enfance : « … Quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. » (A la recherche du temps perdu) On ne saurait mieux dire. Il me suffit de respirer sur un mouchoir quelques gouttes de Sortilège (le Galion) qui heureusement existe encore, pour retrouver ma mère, dont c’était le parfum préféré. Je sais l’impermanence des choses, et l’importance de savoir goûter l’instant présent. Mais je suis sûre aussi qu’à trop zapper, changer, vouloir faire table rase du passé en proposant toujours du neuf, confondre modernité et agitation, on oublie que le présent n’a de sens qu’en référence à l’histoire, la sienne et celle du monde, qu’on n’est soi-même que le produit de jours d’avant, d’amours passées, d’impressions inscrites dans sa peau et son cerveau. Le n°5 sent-il tellement meilleur que les autres parfums pour exister encore ? Pas vraiment, mais il évoque pour toutes les femmes le « bon anniversaire monsieur le président » de Marilyn au président Kennedy, la robe blanche tournoyant au-dessus d’une bouche de métro et surtout la fameuse réplique « pour dormir, je porte Chanel n° 5 ». Le rêve, en somme. Alors, messieurs les parfumeurs, pensez qu’à chaque suppression d’un parfum, c’est un peu de nos rêves que vous assassinez. Et que sans rêves, la vie perd ses couleurs, ses odeurs et son goût.
Je me souviens de « Variations » (Carven) qui accompagnait mes premières découvertes parisiennes. J’avais une cape de velours noir imprégnée de ce parfum, je garde en mémoire la caresse de leurs cheveux quand les 