"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
Avec ma double casquette scientifique et érotique, je reçois des lettres de femmes ou d’hommes voulant savoir comment réussir leur couple, désespérés parce qu’ils (elles) ont été trompés, traumatisé(e) s parce qu’elles sont folles du livreur de pizzas et veulent tout plaquer pour lui ou parce qu’ils ont omis de se protéger lors d’une escapade et ne savent comment dire la chose à leur épouse et même s’ils vont la lui dire. Il y a aussi des lettres d’hypocondriaques m’envoyant l’ordonnance de leur médecin pour avoir mon avis, demandant des précisions sur telle maladie, tel bobo, quémandant des adresses de médecins et de guérisseurs, des informations sur la recherche. Sans parler de ceux et celles qui veulent me faire lire leurs écrits et me rencontrer « pour discuter », sans doute aussi pour voir à quoi ressemble une dame capable d’écrire les textes sur lesquels ils se sont fait plaisir (j’ai parfois reçu le kleenex garni ou la page souillée…)
A part aux cinglés dangereux et amoureux délirants- et encore, je me fends d’un mot distant pour les remercier de leur courrier-je réponds à tous, surtout lorsque je sens une vraie détresse. Côté « bon Samaritain » que je traîne depuis l’adolescence, même si je me suis améliorée depuis que j’ai réalisé que les gens tourmentés ne sont pas forcément « plus intelligents et profonds » comme on le croit romantiquement à 20 ans, mais presque toujours plus chiants. En fait, je réponds parce qu’il me semble inconcevable de négliger quelqu’un qui s’est donné la peine d’écrire et attend une réponse. Ca prend du temps. Parfois beaucoup, quand il faut de multiples échanges pour dissuader le mari trompé de trucider la femme et l’amant et de se suicider ensuite. J’ai sans doute évité quelques faits-divers…Ensuite, plus rien. Silence. Plus de nouvelles des désespérés une fois qu’ils sont sauvés, des couples inquiets une fois qu’ils sont heureux. Ce qui me donne la désagréable impression d’être un tube de Lexomil qu’on jette après usage. « Ben oui, résume placidement mon cher et tendre, tu fais psy ou docteur, on n’est jamais ami avec son psy ou son docteur. » Et il conclut, pragmatique : « La prochaine fois, fais toi payer. Ca rétablira l’équilibre dans l’échange. » Il n’a pas tort… J.
J’ai cependant remarqué une chose : la tendance à ne pas donner signe de vie- y compris chez certains potes ou amis- est essentiellement masculine. Mon camarade l’admet d’ailleurs. Pour lui, un coup de fil est utilitaire, pour demander quelque chose ou prendre rendez-vous. Appeler son meilleur ami juste pour prendre de ses nouvelles ne fait pas partie de sa culture. Chez les filles, si. On s’appelle pour savoir ce que l’on devient, entretenir le lien, bavarder. Sans utilité à la clé. On se découvre, et on aime poursuivre l’échange. Ce qui nous donne une grande solidité, celle de savoir qu’en cas de blues on dispose d’une ou plusieurs oreilles attentives, alors qu’un homme, dans le blues, se trouve bien démuni. Pas un hasard s’ils se suicident davantage que les femmes. Plusieurs lectrices sont ainsi fidèles depuis des années : on se contacte périodiquement, et c’est bigrement intéressant de voir évoluer nos vies.
Je me demande si la différence essentielle entre hommes et femmes ne réside pas dans cette aptitude ou non à entretenir le lien. Si la majorité des guerres économiques ou militaires ne vient pas de cette inaptitude masculine à considérer l’autre en dehors de son potentiel utile (auquel cas un monde dirigé par les femmes serait forcément différent) Si la majorité des conflits entre hommes et femmes ne vient pas de ce que l’une attend de petites attentions alors que l’autre n’y pense même pas. Comme disait mon père à ma mère lorsqu’elle souhaitait des mots d’amour : « je t’ai dit je t’aime, et je t’ai épousée. Tant que je reste, c’est que je n’ai pas changé d’avis. » Ca va sans dire, mais ça va tellement mieux en le disant… Qu’est-ce que ça me ferait plaisir qu'on m'appelle simplement pour me dire : « Je voudrais savoir si tu vas bien. »
Lueur tendre dans ce monde de brutes : beaucoup de mes lecteurs sont jeunes. Cette génération 20/trentenaire n’a pas peur d’exprimer des valeurs dites féminines, au contraire : elle revendique le droit aux sentiments, aux états d’âme et à la spontanéité des échanges, sans souci de conquête, juste pour le plaisir. Ceux-là prennent le temps de donner de leurs nouvelles et de me demander comment je vais. Ils donnent espoir dans un avenir plus sympathique. Avenir qu’ils ont envie de se construire très différent du présent, mais ceci est un autre épisode.