"Faire d'un rêve une réalité": Humeur, humour, coups de gueule et coups de soleil.
J’aime beaucoup Erik Orsenna, je l’ai déjà écrit, (http://fsimpere.over-blog.com/article-6596166.html) parce que cet homme garde au fil des années sa curiosité et sa capacité à s’émerveiller. Depuis quelques années, il scrute la mondialisation. Mais loin de pondre d’arides essais ou de sanglantes polémiques- ce qu’il pourrait faire avec sa formation d’économiste- il va voir sur le terrain, et rencontre les gens qui s’occupent du coton (le précédent ouvrage) ou de l’eau (le dernier). Responsables politiques, scientifiques, paysans, philosophes, passants… il discute avec tous, en enquêteur consciencieux. Mais en plus, comme un écrivain visiblement affectif, il les observe, note leurs gestes, décrit leur bureau, souligne un tic de langage, si bien que le moindre de ses interviewés devient un personnage romanesque. Du coup, la lecture des passages un peu arides- c’est le cas de le dire pour un livre sur l’eau- passe tout naturellement.
Orsenna a le regard tendre d’un enfant, capable de s’exclamer « Mais le roi est nu ! » Il en a fréquenté : il fût le scribe de François Mitterrand durant des années et en a tiré le roman hilarant « Grand amour ». De ce grand amour il a gardé le souvenir de ce qu’est la flatterie des courtisans, sujet ô combien d’actualité J . http://www.dailymotion.com/clybon/video/x7ejwk_interview-erik-orsenna-par-mry_news )
Il raconte que François Mitterrand a été l’objet de moult flatteries, et qu’il aimait cela. Que lui-même, en tant que proche du président, a été énormément flatté et a compris la vanité de la chose quand il a quitté l’Elysée: « La veille de mon départ, j’avais reçu 83 coups de fil. Le lendemain, j’en ai eu 2 » - C’est ainsi qu’on reconnaît ses vrais amis, remarque son interlocuteur. - Oui… Ma mère et mon frère. »
En une phrase, tout est dit de la vanité du pouvoir. Cette lucidité, cette façon de savourer les choses sans se prendre au sérieux, me parlent bien, sans doute parce que j’aime la distanciation. Dans « Longtemps », roman d’une passion éternelle, la bien-aimée du héros touille un chocolat dans une chocolatière avec un rythme et une façon de remuer l’ustensile touilleur susceptibles d’évoquer à tout homme amoureux d’autres manipulations ô combien voluptueuses. Un bijou d’érotisme sans que soit écrit un seul mot sexuel. Distance, là encore : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » (que, potaches, nous écrivions « quand les fesses reculent »).
A part cela, j’ai marché trois heures à la manif de jeudi. Je craignais, au vu des commentaires larmoyants des medias sur « l’inquiétude des français qui attendent que le gouvernement fasse quelque chose pour eux », je craignais donc des slogans frileux centrés sur le pouvoir d’achat et les salaires. Au lieu de quoi- même si ces revendications ont été dites- j’ai surtout entendu une révolte MORALE. La colère contre l’injustice qui fait que les vrais responsables de la crise reçoivent des milliards pour réparer leur jouet financier exsangue et continuent de se gaver de bonus (quelques patrons y ont renoncé, pas tous, et il a fallu insister. Quant aux traders toxicomanes des jeux d’argent dangereux, ils les ont touchés), tandis qu’on demande encore des sacrifices à ceux qui bossent, ne spéculent pas et se lèvent tôt. Comme dit Barak Obama : « C’est de la totale irresponsabilité » et son vice-président : « Si je pouvais, je mettrai ces types en taule » (il parle des banquiers.)
Comment inculquer un minimum de morale aux enfants qui voient l’impunité des délinquants financiers : « Mais môman, si t’as de la thune, tu risques rien, moi plus tard, je ferai riche ou politicien, je veux pas bosser comme un con. » Comment leur dire de bien travailler à l’école quand leurs aînés, qui ont sagement fait des études et guère contesté, se retrouvent au chômage ou avec des CDD de misère ? C’est contre cette crise de malhonnêteté, d’arrogance et d’incompétence (inventer des produits financiers aussi aptes à se casser la gueule est une faute professionnelle grave !) que beaucoup ont manifesté jeudi, avec des slogans poétiques, inventifs, à la limite parfois du surréalisme comme celui-ci : « Défonce et pouvoir des chats ». C’est vrai que les chats seront sans doute les prochains maîtres de l’Univers. Ceci fera le sujet d’un prochain billet.